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Casanova et la sottise humaine - analyse de Séverine Denieul

L’ESSAI DE CRITIQUE SUR LES SCIENCES, SUR LES MOEURS ET SUR LES ARTS
DE CASANOVA-Un dictionnaire raisonné de la sottise humaine ?

Une analyse de Séverine Denieul

Casanova L'écrivain en ses fictions - Jean-Christophe Igalens

Casanova- L'écrivain en ses fictions

Classique Garnier L'Europe des lumières

L'écrivain rêvé de Casanova est une figure du dégagement. Le Vénitien veut communiquer ses idées, mais esquiver leur imputation ; écrire sa vie, mais éviter les conséquences de la reddition de compte et du dévoilement. L'écrivain en ses fictions vise à comprendre la construction de cet écrivain, son articulation avec la pensée et l'éthique du « faire comme si », les relations entre l'Histoire de ma vie et la fiction comme fait anthropologique, cadre pragmatique et institution au sein d'une culture.

Casanova entrepreneur par Guillaume Simiand

Casanova et le nom de Seingalt par Guillaume Simiand

Un article intéressant écrit par Guillaume Simiand sur le site cairn.info.
Guillaume Simiand est l'auteur de :"Casanova dans l'Europe des aventuriers" thèse soutenue à la Sorbone en 2016. Le livre est disponible en librairie. Cliquer pour télécharger le texte    

Casanova la curiosité en voyage par Jean M. Goulemot

Une analyse intéressante sur le regard de Casanova en voyage. cliquer pour télécharger le texte

Le Bréviaire de Casanova par madame Fulpius-Gavard

Fulpius-Gavard Brévizire de Casanova
J'ai repris la lecture de ce petit livre des pensées de Casanova rassemblées par madame Fulpius-Gavard et la première chose que je remarque c'est que le nom de madame Fulpius-Gavard ne figure ni sur la couverture ni sur la page de garde du livre. On trouve son nom en signature de l'avant-propos. Ah! Oui, suis-bête, madame Fulpius-Gavard est une femme donc...Par contre le nom de Pierre Grellet, qui a écrit la préface, n'échappera à personne.
C'était ma petite participation à la défense des droits des femmes.
Revenons à ce cher Casanova.
Le livre commence par cette citation admirable : « Ce que l'homme croit le plus fermement est ce qu'il sait le moins. » Elle est d'une actualité admirable car des croyants, aujourd'hui, nous n'en manquons pas.
Une pensée qui à l'inverse me chagrine beaucoup et me fait penser à la misogynie des frères Goncourt page 6 : « La foi des femmes est virtuelle, elle se sent plus naturellement à croire qu'à examiner. » Bien évidemment je ne partage pas ce jugement pour plusieurs raisons : par peur des représailles car mon épouse relit et corrige tout ce que j’écris ensuite parce qu’elle m’apport la preuve du contraire chaque jour ; J’ai bon là ?
Une pensée pleine de bon sens page 28 :  « L’égoïsme, à notre insu, est-il constamment le mobile de nos actions ? » Le point d’interrogation laisse penser que Casanova trahit parfois son égoïsme par une générosité, grandiose il est vrai.
Une pensée qui résume toute la philosophie de Casanova dans son approche sensuelle des femmes page 76 : « Vrai ou feint le sommeil d’une femme qu’on adore doit être respecté par un amant délicat sans toutefois se priver des jouissances qu’il permet. Si le sommeil est véritable, il ne risque rien et, s’il n’est que simulé, c’est répondre aux désirs qui l’enflamment. Il ne faut que mesurer ses caresses de manière à s’assurer qu’elles sont douces à l’objet. » Voilà pourquoi on aime bien Casanova : c’est fou ce qu’on lui ressemble non ?

Philippe Monnier -Venise au XVIIIe siècle

Philippe Monnier -Venise au XVIIIe siècle

Philippe Monnier consacre un long chapitre à Casanova dans un style éblouissant. A lire absolument.

26/06/2018 Livre d'Art sur Casanova

Pour mon anniversaire mes amis m'ont offert un livre que je lorgnais depuis longtemps : Les voyages de Casanova. Ce livre imposant (48x34 cm) reprend à la fois des aquarelles d'Auguste Leroux et des gravures anciennes des villes visitées par Casanova. les textes sont de Marco Caminati. La présentation qu'il en fait de Casanova tord le cou aux idées reçues, qu'on en juge :
De nos jours, un homme qualifié de « Casanova ›› sait, dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, ce que sous-entend ce nom : sinon une réprobation, du moins un jugement bien particulier. Un « Casanova ›› est celui qui, pour gagner les faveurs d'une (jeune) femme, est prêt à tout : à escalader les murs d'un couvent, à enjamber dles balcons, å prendre la fuite de manière rocambolesque, à devoir affronter des maris furibonds, il s'attirer les foudres de l'Etat et de l'Église avec la triste perspective de croupir jusqu'à la fin de ses jours dans un cachot. Face à de tels penchants ou dispositions, on pourrait également parler de « Don Juan ››. Mais la différence qui pourrait sembler insignifiante aux profanes est au contraire cruciale pour les « initiés » (les experts en séduction) : Casanova est un être humain, fait de chair et d'os, tandis que Don juan est un personnage littéraire. Si Casanova et Don juan ont tous deux embrassé la carrière de libertin et se sont tous deux mis en quête de plaisirs charnels sans complication sentimentale, Casanova fait manifestement preuve d'une attitude plus chevaleresque, plus humaine: aucune de ses innombrables conquêtes n'a eu a se plaindre de lui, aucune ne lui a gardé rancune. Lui-même est tombé dans le « piège du sentiment» : on le voit pleurant et se désespérant au moment d'une séparation forcée. Rien à voir avec l'orgueil méprisant, le tempérament glacial et le cruel cynisme du personnage de Don juan qui « se glisse chez les vieilles ›› pour le seul et impudent plaisir de les ajouter à son tableau de chasse. Par ailleurs, Casanova n'est pas qu'un coureur de jupons ou un aventurier impénitent : c'est un homme curieux, cultivé, qui se montre, certes, peu fiable et sans scrupules (surtout avec les naïfs et les sots qu'il lui arrive de croiser en chemin) mais qui est aussi attiré par des personnalités comme Voltaire, D'Alembert, Rousseau, Winckelmann, Mengs, Métastase, Genovesi, Da Ponte, Cagliostro et Haller. Grâce à son irrésistible éloquence, il s'attire l'attention de souverains, tels Frédéric II de Prusse (lequel lui offre un poste de précepteur, charge qu'il refuse), Catherine II de Russie (à qui il propose rien moins que la réforme du calendrier) ou le roi de Pologne Stanislas Poniatowski. Seule Marie-Thérèse d’Autriche n'est pas tombée dans les filets de ses dons de beau parleur: lorsqu'elle apprend qu'il est à Vienne, elle le fait immédiatement expulser de la capitale, arguant qu'il est un sujet dangereux pour la moralité publique. Si l'on regarde le personnage dans une plus large perspective, il faut admettre qu'être un « Casanova ›› signifie bien plus de choses qu'il n'y paraît. Cela implique, entre autres, qu'il faut être polyglotte, connaître par cœur les œuvres d'Horace et de L'Arioste, savoir jouer du violon, avoir un intérêt prononcé et des compétences dans la médecine, la kabbale, la science des finances, la gestion d'entreprise, la diplomatie et l’espionnage. Il faut en outre avoir un goût pour la chose littéraire qui se matérialise en mémoires, romans, essais, pièces de théâtre et traductions. Il faut même exceller en théologie, puisque Casanova - aussi surprenant que cela puisse paraître - a embrassé dans sa jeunesse une carrière ecclésiastique, recevant les ordres mineurs et devenant ainsi abbé.
Casanova aurait aimé ce livre qui n'apprendra rien aux Casanovistes mais il rend gloire à notre Giacomo qui le mérite bien.

Casanova et la nourriture

Dès la préface Casanova donne le ton :
« J’ai aussi aimé la bonne table avec transport »

Son premier repas à la pension de Padoue ne lui a pas laissé un excellent souvenir :
« Je m’assieds à table, et voyant devant moi une cuiller de bois, je la rejette, demandant mon couvert d’argent que je chérissais en qualité de présent de ma bonne grand-mère. La servante me dit que la maîtresse voulant l’égalité, je devais me conformer à l’usage. Cela m’a déplu; mais je m’y suis soumis. Ayant appris que tout devait être égal, j’ai mange comme les autres la soupe dans le plat, sans me plaindre de la vitesse avec laquelle mes camarades mangeaient, fort étonné qu’elle fût permise. Après la fort mauvaise soupe, on nous donna une petite portion de morue sèche, puis une pomme, et le dîner finit là. Nous étions en carême. Nous n’avions ni verres, ni gobelets ; nous bûmes tous dans le même bocal de terre d’une infâme boisson nommée graspia. C’était de l'eau dans laquelle on avait fait bouillir des grappes dépouillées de raisin. Dans les jours suivants, je n’ai bu que de l’eau simple. Cette table m’a surpris, parce que je ne savais pas s'il m’était permis de la trouver mauvaise ».
Mais Giacomo apprend vite à améliorer son ordinaire :
« Je grandissais à vue d’œil ; je dormais neuf heures du sommeil le plus profond que nul rêve troublait, sinon celui qu’il me paraissait toujours d’être assis à une grande table occupé à assouvir mon cruel appétit. Les rêves flatteurs sont plus mauvais que les désagréables. Cette faim enragée m’aurait à la fin entièrement exténué, si je n’avais pris le parti de voler, et d’engloutir tout ce que je trouvais de mangeable partout, quand j'étais sur de n'être pas vu. J’ai mangé en peu de jours une cinquantaine de harengs saurets, qui étaient dans une armoire de la cuisine, où je descendais la nuit à l’obscur, et toutes les saucisses qui étaient attachées au toit de la cheminée toutes crues défiant les indigestions, et tous les œufs que je pouvais surprendre dans la basse-cour à peine pondus étaient ainsi tous chauds ma nourriture exquise. J’allais voler des mangeailles jusque dans la cuisine du docteur mon maître. L’esclavonne désespérée de ne pas pouvoir découvrir les voleurs, ne faisait que mettre à la porte des servantes. Malgré cela, l’occasion de voler ne se présentant pas toujours, J’étais maigre comme un squelette, véritable carcasse. En quatre ou cinq mois mes progrès furent si rapides, que le docteur me créa décurion de l’école. Mon inspection était celle d’examiner les leçons de mes trente camarades, de corriger leurs fautes, et de les dénoncer au maître avec les épithètes de blâme, ou d’approbation qu’ils méritaient; mais ma rigueur ne dura pas longtemps. Les paresseux trouvèrent facilement le secret de me fléchir. Quand leur .latin était rempli de fautes, ils me gagnaient moyennant des côtelettes rôties, des poulets, et souvent me donnaient de l’argent; mais je ne me suis pas contenté de mettre à contribution les ignorants; j’ai poussé l’avidité au point de devenir tyran. Je refusais mon approbation à ceux aussi qui la méritaient quand ils prétendaient de s’exempter de la contribution que j’exigeais. Ne pouvant plus souffrir mon injustice, ils m’accusèrent au maître, qui me voyant convaincu d’extorsion me démit de ma charge. Mais ma destinée allait déjà mettre fin a mon cruel noviciat. »
Notre Giacomo vient donc de révéler les qualités et les défauts qui l’accompagnerons tout au long de son existence. Des qualités indéniables : ne intelligence et une mémoire hors du commun qui lui font apprendre à lire et écrire en quelques semaines. Les défauts : la gourmandise, mentir, tricher et exploiter toutes les faiblesses d’autrui. Jusqu’à la fin de sa vie il sera « un loup à table » dira le Prince de Ligne.
Peut de temps après voilà notre Giacomo surpris et démonté par une indigestion et l’abus de boissons fortes :
« Le jour donc du 19 de mars dans lequel je devais quatre heures après-midi monter en chaire pour réciter mon sermon, je n'ai pas eu le courage de me priver du plaisir de dîner avec le comte de Mont-Réal qui logeait chez moi, et qui avait invité le patricien Barozzi qui après Pâques devait épouser la comtesse Lucie sa fille. J’étais encore à table avec toute la belle compagnie, lorsqu’un clerc vint m'avertir qu’on m’attendait à la sacristie. Avec 1’estomac plein et la tête altérée, je pars, je cours à l’église, je monte en chaire. Je dis très bien l'exorde, et je prends haleine. Mais à peine prononcées les cent premières paroles de la narration, je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je dois dire, et voulant poursuivre à force je bats la campagne, et ce qui achève de me perdre est un bruit sourd de l’auditoire inquiet qui s’était trop aperçu de ma déroute. Je vois plusieurs sortir de ‘°église, il me semble entendre rire, je perds la tête, et l'espoir de me tirer d’affaires. Je peux assurer mon lecteur que je n’ai jamais su si j’ai fait semblant de tomber en défaillance, ou si j’y suis tombé tout de bon. Tout ce que je sais est que je me suis laissé tomber sur le plancher de la chaire, en donnant un grand coup de tête contre le mur désirant qu’il me l’eût fendue. Deux clercs sont venus me prendre pour me reconduire à la sacristie, ou sans dire le mot à personne j’ai pris mon manteau et mon chapeau, et je suis allé chez moi. »

Solution du problème deliaque

  • Solution du problème deliaque
  • Solution du problleme deliaque
Je viens de recevoir le reprint du texte original de Casanova.
L'éditeur s'est offert une belle faute d'orthographe en écrivant 2 fois : SOLUTION DU PROBLLEME DELIAQUE alors que la page de garde de Casanova n’a pas de faute.
Mai revenons au texte : J’ai beau lire et relire je n'y comprends rien : c’est certainement  mon grand âge et les handicaps qu’il impose, la fatigue ou une impossibilité culturelle à me glisser dans l’esprit de Casanova. Pour m'aider je suis allé lire le texte de Charles Henry qui a analysé les connaissances mathématiques de Casanova. C'est une fois arrivé à la page 28 que l'on découvre que la solution à ce problème est impossible puisque la racine cubique de 2 n'est pas un nombre rationnel. Mais passons au plus intéressant : les réflexions philosophiques de Giacomo. Il m’a fait découvrir un mot que j’ignorais : pneumatologie et grâce à Wikipedia j’en ai compris le sens : (1).
Dès que Casanova fait preuve de bon sens je comprends, ceci par exemple :
Une dose d’eau de vie augmente la vigueur d’un portefaix, et plus forte l’énerve ; et un orateur qui a déjà persuadé, ennuyé, et indispose s’il cherche de nouveaux arguments. La longue exposition de mes raisonnements fait peut être le même effet. Une idée de liaison empiète souvent sur le principal, et l’écrivain ne sait pas s’en défendre.(page 24)
Ou bien :
Mais pour m’armer contre un jugement qui me serais désagréable, je me crois en devoir de déclarer qu’en donnant au Public le détail de mon opération, je ne prétends aucunement de donner quelque chose de bien important. Ma découverte est plus curieuse qu’utile, car le monde, qui depuis tant de siècles s’est passé de cette certitude, pourrait également s’en passer pour l’avenir sans être guère plus malheureux. (page 24).
On trouve aussi des jugemenst qui gardent toute leur actualité :
Les idées monstrueuses des grands Génies sont cependant filles de leur science. Moins savants ils auraient été plus raisonnables. (page 31)
Et des assertions peut être discutables mais parfaitement ciselées :
On peut dire que Newton a matérialisé l’esprit, et que Leibnitz pour le venger a spiritualisé la matière. (page 32)
(1)  La pneumatologie (pneuma (πνεῦμα) est le mot grec pour « souffle »), dans la théologie chrétienne, se réfère à l'étude du Saint-Esprit et de ses œuvres.

Ange Goudar l'espion chinois

portrait d'Ange Goudar

Relisant le livre de Jean-Claude Hauc sur Ange Goudar (Honoré Champion 2004) Je me suis dit que lire « L’espion Chinois » ne pourrait pas nuire à ma culture générale. J’ai donc extrait de ma bibliothèque l’édition de L’espion chinois dans la collection « de mémoire » L’HORIZON CHIMERIQUE.
La première lettre sur la découverte de la religion catholique par ce chinois mal-pensant m’a ravi mais encore plus la lettre VII dont l’actualité  rend le texte particulièrement savoureux. Qu’on en juge :
Lorsqu’il veut faire la guerre, il dit à ses généraux : vous rassemblerez deux cent mille hommes, et vous irez vous battre dans telle plaine qu’il leur désigne ; aussitôt les armées marchent. Et vous, peuples, vous me remettrez vos biens, et enverrez à mon trésor tout votre argent, sans même vous réserver celui qui vous est nécessaire pour vivre ; et d’abord ses coffres sont pleins; ses sujets lui donnent tout, jusques aux seuls moyens qui leur restent pour vivre.
Il n'y a pas beaucoup d°imagination, comme tu vois, à cette puissance ; elle dérive de deux ou trois ordres. Le dernier sujet de cette monarchie, qui aurait beaucoup d’ambition et peu d’humanité, pourrait devenir un grand roi. On prétend cependant que cet effort de génie ne vient pas de lui, ses ministres l’aident à former cette grandeur, et en combinent ensemble les moyens ; ils l’imaginent, et se chargent de l’exécution.
On compterait plutôt les grains de sable du vaste océan que le nombre des arrêts publiés depuis un siècle dans cette monarchie. Tu penses bien qu’ils se croisent les uns les autres, et sont contradictoires à eux-mêmes ; car s’ils étaient conséquents il y aurait un système d’unité dans ce gouvernement; et il s’en faut de cent mille contradictions, que cela soit. Un premier arrêt est presque toujours démenti par un second, et celui-ci déclaré nul par un troisième.
De ce désaveu continuel de la volonté souveraine, résulte un contraste qui forme un paradoxe dans ce gouvernement, que je ne saurais t`expliquer, parce qu’il ne s’accorde pas avec le reste des mœurs de la nation. C'est un point d’honneur établi en France dans la société civile, qu`un homme qui ment est regardé comme un imposteur, indigne de cette société dont il est membre, et taxé de bas : or, je ne comprends pas pourquoi le roi de France, qui ment continuellement dans ses décrets, passe pour grand.

Casanova et le comte de Saint-Germain

Comte de St Germain
Le comte de Saint Germain et Casanova se rencontrèrent plusieurs fois. Leurs rapports furent finement analysés par Edouard Maynial dans "Casanova et son temps". Mais voyons comment Casanova parle de Saint-Germain :

Premier extrait : Histoire de ma vie Volume V chapitre 5 pages 114-115 Edition Brockhaus-Plon
Le dîner qui m'amusa le plus fut celui qu’elle donna à Mme de Gergi qui vint accompagnée du fameux aventurier, comte de St-Germain. Cet homme, au lieu de manger, parla du commencement jusqu’à la fin du dîner; et je l’ai écouté avec la plus grande attention, car personne ne parlait mieux que lui. Il se donnait pour prodigieux en tout, il voulait étonner, et positivement il étonnait. Il avait un ton décisif, qui cependant ne déplaisait pas, car il était savant, parlant bien toutes les langues, grand musicien, grand chimiste, d’une figure agréable, et maître de se rendre amies toutes les femmes, car en même temps qu'il leur donnait des fards qui leur embellissaient la peau, il les flattait, non pas de les faire devenir plus jeunes, car cela, disait-il, était impossible, mais de les garder et conserver dans l'état ou il les trouvait moyennant une eau, qui lui coûtait beaucoup, mais dont il leur faisait présent. Cet homme très singulier, et né pour être le plus effronté de tous les imposteurs, impunément disait, comme par manière d’acquit, qu'il avait trois cents ans, qu'il possédait la médecine universelle, qu’i1 faisait tout ce qu’il voulait de la nature, qu'il fondait les diamants, et qu'il en faisait un grand de dix à douze petits sans que le poids diminuât, et avec la plus belle eau. C’étaient pour lui des bagatelles. Malgré ses rodomontades, ses disparates et ses mensonges évidents,  je n’ai pas eu la force de le trouver insolent, mais  ne l’ai pas non plus trouvé respectable; je l’ai trouvé étonnant malgré moi, car il m’a étonné. Je retournerai à parler de lui à sa place.
…Après que Mme d’Urfé me fit connaître tous ces personnages je lui ai dit que je dînerai avec elle quand elle en aurait l’envie, mais toujours tête à tête à l’exception de ses parents et de St-Germain, dont l’éloquence et les fanfaronnades m’amusaient. Cet homme qui allait souvent dîner dans les meilleures maisons de Paris, n'y mangeait pas. Il disait que sa vie dépendait de sa nourriture, et on s’en  accommodait avec plaisir, car ses contes faisaient l’âme du dîner.
 
Deuxième extrait : Histoire de ma vie Volume V chapitre 8 pages 174-176 Edition Brockhaus-Plon
 
Elle me dit que nous aurions à dîner avec nous St-Germain; elle savait que cet adepte m’amusait. Il vint, il s’assit à table, et non pas pour manger, mais pour parler comme il faisait toujours. Il contait effrontément des choses incroyables qu’il fallait faire semblant de croire, puisqu’il se disait ou témoin oculaire, ou le principal personnage de la pièce ; mais je n’ai pu m’empêcher de pouffer quand il conta un fait qui lui était arrivé dînant avec les Pères du Concile de Trente.
Madame avait au cou un gros aimant armé. Elle prétendait qu’une fois ou l'autre il lui attirerait la foudre, et que par ce moyen-la elle irait au soleil.
- Ce serait immanquable, repartit l’imposteur ; mais il n’y a que moi au monde de capable de donner à l'aimant une force mille fois plus grande que celle que lui donnent les physiciens ordinaires.
Je lui ai dit froidement que je gagerais 20 m#. écus qu’il n’augmenterait pas seulement du double celle de celui que Madame avait à son cou. Madame l’a empêché d’accepter la gageure et elle me dit après tête-à-tête que j’aurais perdu car St-Germain était magicien.
Je lui ai dit qu’elle avait raison.
Quelques jours après, ce prétendu magicien partit pour Chambord, château royal, où le Roi lui avait donné un appartement et l00 m#. Pour qu’il put travailler en pleine liberté aux teintures qui devaient faire prospérer toutes les fabriques des draps de la France. Il avait séduit le monarque, lui montant à Trianon un laboratoire qui souvent l’amusait, ayant le malheur de s'ennuyer partout excepté à la chasse; ce fut la marquise qui lui fit connaître l’adepte pour le faire devenir chimiste; car après qu’il lui avait fait présent de l’eau de jeunesse, elle lui croyait tout. Cette eau merveilleuse, prise dans la dose qu’il lui avait ordonnée, n’avait pas la vertu de rajeunir, car l’homme adorateur de la vérité convenait que c’était impossible, mais d'empêcher de vieillir conservant la personne in statut quo plusieurs siècles. Elle avait dit au monarque que réellement elle sentait qu’elle ne vieillissait pas.

Troisième extrait : Histoire de ma vie Volume V chapitre 11 pages 264-265 Edition Brockhaus-Plon

Après avoir fait une visite au juif Boaz, et avoir poli ment refusé le logement qu”il m'offrit,
je suis allé faire ma révérence au comte d'Affri, qui après la mort de Mme la princesse d’Orange, gouvernante des Pays-Bas, avait déployé le caractère d`ambassadeur. Il me reçut très bien, me disant que si j'étais retourné là espérant de faire quelque bonne affaire à l’avantage de la France je perdais mon temps. Il me dit que l'opération du contrôleur général Silhouette avait décrédité la nation au point qu’on s’attendait à une banqueroute. Cela le désolait. Il avait beau dire que les payements n’étaient suspendus que pour une année, que c’était égal. On faisait les hauts cris.
Après s’être plaint ainsi, il me demanda si je connaissais un certain comte de St-Germain arrivé à La Haye depuis peu, qu’il n’avait jamais vu, et qui se disait chargé par le Roi d’un emprunt de cent millions.
- Quand on vient chez moi, me dit-il, pour prendre information de cet homme, je suis obligé de répondre que je ne le connais pas, car j'ai peur de me compromettre. Vous sentez que ma réponse ne peut que diminuer de vigueur sa négociation, mais c’est sa faute. Pourquoi ne m’a-t-il pas porté une lettre du duc de Choiseul, ou de Mme la marquise ? Je crois cet homme imposteur, mais dans huit à dix jours j'en aurai des nouvelles. Je lui ai alors dit tout ce qu’on savait de cet homme singulier et extraordinaire, et il fut surprit d°apprendre que le Roi lui eût donné un appartement à Chambord; mais quand je lui ai appris qu'il avait le secret de faire des diamants, il rit, et il me dit qu’il ne doutait plus qu’il pût trouver les cent millions. Il me pria a dîner pour le lendemain.
A peine retourné à l’auberge je me suis fait annoncer au comte de St-Germain, qui avait dans son antichambre deux Aiducs. ll me reçut me disant que je l’avais prévenu.
- J’imagine, me dit-il, que vous êtes venu ici pour faire quelque chose pour notre cour; mais cela vous sera difficile, car la Bourse est scandalisée de l’opération que ce fou de Silhouette vient de faire. Cela cependant ne m’empêchera pas de trouver cent millions; j’en ai donné ma parole à Louis XV que je peux appeler mon ami, et dans trois ou quatre semaines mon affaire sera faite.
- M. d'Affri vous aidera a réussir.
- Je n’ai pas besoin de lui. Je ne le verrai pas même, car il pourrait se vanter de m'avoir aidé.
- Vous allez a la cour, je pense, et le duc de Brunswick pourra vous être utile.
- Je n’ai que faire de lui. Je ne me soucie pas de faire sa connaissance. Je n`ai besoin que d’aller à Amsterdam. Mon crédit me suffit. J’aime le roi de France, car il n’y a pas dans tout le royaume un plus honnête homme que lui.
- Venez donc dîner à la table là-bas, vous y trouverez des gens comme il faut.
- Vous savez que je ne mange pas; et d’ailleurs je ne m’assieds jamais à une table où je peux trouver des inconnus.
- Adieu donc, monsieur le comte, nous nous verrons aussi à Amsterdam.

Quatrième extrait : Histoire de ma vie Volume X chapitre 2 pages 35-38
 Edition Brockhaus-Plon

Le lendemain je suis allé par Ypres à Tournai, où ayant vu deux palefreniers qui faisaient promener des chevaux, j’ai demandé à qui ils appartenaient.
- A M. le comte de Saint-Germain l’adepte, qui est ici depuis un mois, et qui ne sort jamais. Il va faire la fortune de notre province, y établissant des fabriques. Tous ceux qui passent par ici désirent de le voir, mais il est inaccessible à tout le monde.
Cette réponse me donne envie de le voir. A peine descendu à l’auberge je lui écris un billet dans lequel je lui marque mon désir et je lui demande son heure. Voici sa réponse que je conserve, et que je ne fais que traduire en français :
«Mes occupations m’obligent à ne recevoir personne; mais vous faites exception. Venez à l'heure qui vous est plus commode; et on vous introduira dans ma chambre. Vous n’aurez besoin de prononcer ni mon nom ni le vôtre. Je ne vous offre pas la moitié de mon dîner, car ma nourriture ne peut convenir à personne, et à vous moins qu’à tout autre, si vous conservez encore votre ancien appétit. »
J’y suis allé à neuf heures. Il avait la barbe d’un pouce de longueur, et plus que vingt cucurbites avec des liqueurs dedans, dont quelques-unes étaient en digestion sur du sable à chaleur de nature. Il me dit qu’il travaillait aux couleurs pour s’amuser, et qu’il établissait une fabrique de chapeaux pour faire plaisir au comte de Cobenzl, plénipotentiaire de l’impératrice Marie-Thérèse à Bruxelles. Il me dit qu'il ne lui avait donné que vingt-cinq mille florins, qui ne suffiraient pas, mais qu’il y mettrait le surplus. Nous parlâmes de Mme d’Urfé, et il me dit qu’elle s’était empoisonnée en prenant une trop forte dose de médecine universelle.
- Son testament démontre, me dit-il, qu’elle croyait d'être grosse, et elle aurait pu l’être si elle m’avait consulté. C’est une opération des plus faciles, mais on ne peut pas être sûr si le fruit sera masculin ou féminin.
Quand il sut quelle était ma maladie, il me conjura de rester à Tournai seulement trois jours et y faire ce qu’il me dirait. Il m'assurait que je partirais avec toutes mes glandes dégorgées. Il m'aurait donné après cela quinze pilules qui, prises une à la fois, en quinze jours m’auraient entièrement rétabli. Je l'ai remercié de tout, et je n'ai rien accepté.
Après cela il me fit voir son archée qu'il appelait Atoetér. C’était une liqueur blanche dans une petite fiole pareille à plusieurs autres qui étaient là. Elles étaient bouchées avec de la cire. M'ayant dit que c’était l’esprit universel de la nature, et que la preuve en était que cet esprit sortirait à l’instant de la fiole si on faisait dans la cire le moindre petit trou avec une épingle, je l'ai prié de m’en faire voir l’expérience. Il me donna alors une fiole et une épingle, en me disant de la faire moi-même. J’ai percé la cire, et dans l’instant j’ai vu la fiole vide.
- C'est superbe, mais à quoi c’est-il bon ?
- Je ne peux pas vous le dire.
Ambitieux à son ordinaire de ne me laisser partir qu'étonné, il me demanda si j’avais de la monnaie, et j’ai tiré de ma poche celle que j’avais, en la mettant sur la table.
Il se leva alors, sans point du tout me dire ce qu'il allait faire. Il prit un charbon ardent qu’il mit sur une plaque de métal, puis il me demanda une pièce de douze sous que
J’avais là, il y mit dessus un petit grain noir, et il mit la pièce sur le charbon, puis il souffla dans le même charbon avec un chalumeau, et en moins de deux minutes j’ai vu de mes propres yeux ma pièce devenir rouge. Il me dit alors d’attendre qu’elle refroidisse, ce qui fut fait dans une minute.
Après cela il me dit en riant de prendre ma pièce et de la porter avec moi, car elle m’appartenait. Je l’ai vue dans le moment qu’elle était d’or, mais quoique je fusse sûr qu'il m’avait escamoté la mienne, et qu'il avait mis à sa place celle d’or, que très facilement il a pu blanchir, je n’ai pas voulu le lui reprocher. Après l’avoir applaudi, je lui ai dit qu'une autre fois, pour être sûr d’étonner le plus clairvoyant de tous les hommes, il devait le prévenir de la transmutation qu’il allait faire, car pour lors l'homme pensant aurait attentivement regardé sa pièce d'argent avant que de la placer sur le charbon ardent. Il me répondit que ceux qui pouvaient douter de sa science n’étaient pas dignes de lui parler. Cette façon de parler lui était caractéristique. Ce fut la dernière fois que j’ai vu ce célèbre et savant imposteur qui mourut à Scleswick il y a six ou sept ans. La pièce de douze sous était d’or pur. Je l’ai donnée deux mois après au lord maréchal Keit à Berlin qui s’en montra curieux
Sur le blog "Savoir d'histoire" on trouvera une étude fort bien écrite et documentée sur le comte de Saint-Germain 

Une promenade à Paris avec Giacomo Casanova par Stefano Feroci et Dominique Vibrac

  • le Paris de Casanova
  • une promenade à Paris avec Casanova
En février de cette année j’ai reçu et signalé la parution du livre cosigné de Stefano Feroci et Dominique Vibrac : Une promenade à Paris avec Giacomo Casanova. A ma grande honte je l’ai seulement parcouru à ce moment là. Je pourrais me trouver mille excuses mais ce serait avouer des faiblesses que je récuse. Il y a trois jours exactement je me suis souvenu de cet ouvrage pour alimenter la rubrique notes de lecture et j’ai commencé à le lire, attentivement. Honte à moi, j’aurais du le faire plus tôt car cette promenade dans Paris avec Giacomo est passionnante. Pour pimenter cette lecture j’ai téléchargé des plans du XVIIIème siècle et j’ai emboîté le pas des deux auteurs. Comme ils ont eu la bonne idée de mettre côte à côte les anciens noms et les nouveaux j’ai pu retrouver les lieux cités et imaginer plus facilement les déplacements et les aventures de Giacomo dans les rues de 1760. C’est comme un jeu de piste. Il faut partager en deux son écran pour voir en même temps un plan moderne de Paris et le plan ancien (1730-Roussel). Il y a des rues faciles à trouver, d’autres qu’on cherche vainement car les noms des rues sont souvent écrits en petits caractères. Je ne désespère pas d’y arriver et je vous engage à acheter ce livre et le lire avidement.

Casanova, un franc-maçon en Europe au XVIIIème siècle par Daniel Tougne

Casanova Franc Maçon
Auteur : Daniel Tougne aux Editions Trajectoire
Je pensais, en achetant ce livre en apprendre plus sur Casanova franc-maçon et je suis un peu déçu car je n'ai rien appris de plus que ce qu'en dit Casanova. Mais j'ai découvert une phrase de l'auteur qui m'a surpris : « on peut supposer que ses motivations pour entrer en maçonnerie sont dans la continuité logique de ce qu'il fit depuis des années : voyager, aimer autrui, aider ses contemporains, évier de faire du mal, être dans l'action aimer la liberté. » J’ai du mal lire l’histoire de ma vie car l’image morale que je me suis fait de Casanova est assez loin de ces principes.
Voulant en savoir plus j’ai trouvé le site « GADLU.INFO qui ne m’a aussi laissé sur ma faim et où j’ai lu ceci : « Il reste que son œuvre, parfois pesante, doit se lire comme un document, un témoignage, dont la maçonnerie reste, après le libertinage, l’index le plus voyant. » Tiens donc, les deux paragraphes consacrés à la franc-maçonnerie par Casanova ne m’avaient pas frappé comme marqueurs de sa vie tumultueuse.

Dans quelle édition lire Casanova aujourd'hui

Osman Pacha comte de Bonneval
26 mai 2018. Je viens de recevoir le tome 3 de l’édition Bouquins-Plon des mémoires de Casanova intitulées « Histoire de ma vie ». Il y a quelques temps j’avais acquis l’édition de la Pléiade. Je suis donc l’heureux propriétaire des dernières éditions en cours. Mais je ne suis pas l’heureux lecteur de ces deux éditions car en tant qu’amateur elles ne me satisfont pas. Mon propos n’est pas de dénigrer ces deux éditions mais de dire ce que j’aurais aimé y trouver. Pour cela il faut que je revienne à ma découverte de Casanova il y a quelques années.
J’ai découvert Casanova dans l’édition de 1992 chez Laffont-Bouquins. La lecture des mémoires de Casanova dans cette édition m’avait comblé car elle satisfaisait, à la fois le plaisir de découvrir les aventures de Casanova mais aussi ma curiosité : Les notes abondantes sur les personnages ou les lieux répondaient parfaitement à ce besoin d’en savoir plus.
Prenons un exemple au hasard : la rencontre de Casanova et du comte de Bonneval et voyons comment elle est traitée dans quatre éditions :
Dans l’édition de la Sirène de 1925 Mémoires tome 2, page 60 :
« Le lendemain de mon arrivée, je me fis conduire chez Osman bacha(13) de Caramanie, nom que portait le comte de Bonneval depuis qu’il portait le turban. »
On trouve aux pages 292 à 295 un article très fourni sur Bonneval :
(13) Osman bacha (page 60). -~ Claude Alexandre, comte de Bonneval, qui devint Achmet-Pacha (et non Osman) naquit le 14 juillet 1675 à Coussac, en Limousin (aujourd’hui Haute-Vienne); il appartenait à une famille de vieille noblesse, alliée à la famille royale. Il servit dix ans dans la marine, puis passa dans l’armée ou il se distingua comme officier de grande bravoure pendant les campagnes de Louis XIV. A la suite d'une querelle avec le ministre Chamillart, qui l’accusait de malversations en Italie, il quitta l'armée en 1706 et entra au service de l'Autriche. Il gagna vite la faveur du prince Eugène dont il devint 1'un des principaux lieutenants. A la bataille de Peterwardeín, où il fut grièvement blessé, il se couvrit de gloire et fut nommé feld-maréchal lieutenant. La liberté de ses allures et de son langage indisposèrent contre lui le prince Eugène qui le fit envoyer à Bruxelles pour y commander les troupes de l’empereur. A la suite d'une querelle célèbre avec le marquis de Prié, sous-gouverneur des Pays-Bas, il fut arrêté, passa en conseil de guerre et resta un an prisonnier au Spielberg (1725-1726).
Dépouillé de tous ses titres, il se rendit à Venise, où il séjourna près de trois ans, et de là chez les Turcs. Il se fit mahométan, et pendant quatorze années, avec le titre de pacha de Caramanie et de général en chef des Bombardiers, il fut le plus important conseiller de la. Sublime Porte. Son habileté diplomatique était surprenante, son influence en Turquie considérable.
Lorsque Casanova. le rencontra, il avait déjà 71 ans. Il mourut le 23 mars 1747, au moment où, semble-t-il, le gouvernement de Louis XV lui faisait faire des offres discrètes pour revenir en France. Il est enterre au cimetière turc de  Pera. -- G.
(Note revue par M. Henri Courteault, conservateur adjoint aux Archives nationales, qui a recueilli sur Bonneval, dans un grand nombre d'archives d’Europe, les documents les plus curieux, et qui prépare la biographie complète de ce célèbre personnage.)
M. Octave Uzanne a publié dans le Livre (1889, page 57) une lettre du prince de Ligne à Casanova donnant sur Bonneval des détails intéressants :
« Vous voulés du Bonneval, je vais vous en donner à mon tour. Une cabale orgueilleuse autrichienne et superstitieuse espagnole, jalouse de ce qu'il avait le plus contribué aux victoires de Turin, 1'année six, de Peter-Wardein, et l'année seize, de Belgrade, et 1'an dix-sept de la tendre amitié du prince Eugène, cherche à le brouiller avec lui; Le Prince n'était pas dévot : mais ses deux amies, Mmes de Bathyany et de Strattmann, qui faisaient tous les jours sa partie de piquet, et chez qui il se consolait du crédit qu'il perdait à la cour, avaient pris quelque ascendant sur lui. Le prince dégoûté de plus en plus des affaires avait laissé beaucoup trop d'autorité à trois commis Koch, Brockhausen et Ettel. -- Bonneval demanda le gouvernement d'Esseck. Le second de ces messieurs à qui les manières françaises ne devaient pas plaire dit: Was! der Franzose Esseck ? Dreck ; und nicht Esseck! et cela prononcé avec toute la délicatesse de 1'idiome autrichien. – Bonneval soupait tous les jours avec le duc d'Aremberg, mon père, mon oncle, et Rousseau, au cabaret, car c'était le bon tems. Jean-Baptiste n'était pas un buveur d'eau comme Jean-Jacques. Le vin d'Hongrie valait mieux que le vin de Palerme du Rousseau latin, les faisans de Bohême que les paons de Mecenas, et le Schille que les petits poissons du Tybre.
« On chantait au dessert et Bonneval, un jour, enfanta ces malheureux couplets qui, quelques jours après, le firent employer suivant mon grade, et le sien, au Pays-Bas: sur l'air de lampons, lampons, qui en France en a bien fait disgracier d'autres : ainsi que les Alleluia.
Connaissés-vous monsieur Kock
Qui met toute affaire au croc
Et jamais ne la décroche,
Qu'il n'ait votre argent en poche.
Lampons, lampons, camarades, lampons.

Quoique Ettel ne soit qu'un sot,
Et de plus un franc bigot,
Quoiqu'il soit mangeur d'hostie,
Sans argent, il vous oublie.
Lampons, etc.

Le secrétaire (1) est hautain,
Avare, fourbe et malin.
Le maître, d'un ton farouche,
Dit-il, parle par ma bouche.
Lampons, etc.

Bonneval aura. du Drech
Et Petrasch (2) aura Esseck :
Près de ce référendaire
L'or d'Esclavonie opère.
Lampons, etc.

Hongrois, Espagnols, Flamands,
Italiens et Allemands,
Aux pieds de ces trois idoles,
Apportés tous vos pistoles.
Lampons, etc.

Bien sot qui sert Pempereur,
Par un principe d'honneur.
Sans se donner tant de peine,
Achetés l’honneur à Vienne.
Lampons, lampons, camarades, lampons.
 
« Un vieux général de go ans qui soupait, buvait, et chantait aussi, m'ayant appris cette anecdote, je m'avisai de continuer.
Sur le même air :
Sait-on pourquoi Bonneval,
Cet excellent général,
A l'oreille ayant la puce
Se fit couper le prépuce.
Lampons, etc.

C’est qu'il chante monsieur Kock
Qui n’était qu'un franc escroc
Et quelque référendaire
Dont on baisait le derrière.
Lampons, etc.

Le prince Eugène eut grand tort
De s'en courroucer fort.
Ne savait-il pas qu'en France
Toujours 1'on chante ou 1'on danse
Lampons, etc.

Ils étaient tous deux français,
Jadis s'aimant à 1'excès.
Mais souvent en Allemagne
On bat ainsi la  campagne.
Lampons, etc.

Bonneval n'a pas raison
De dire dans sa chanson
Qu'on se donne moins de peine
Achetant l'honneur à Vienne.
Lampons, etc.

Car c'est leur en supposer.
D'en douter je puis oser.
Au moins pour justice rendre,
Ils n'en ont pas à. revendre.
Lampons, etc.
« Bonneval arriva à. Bruxelles avec beaucoup d'humeur, et d’ailleurs très mauvaise tête il prit le sot prétexte de la reine d'Espagne pour éclater. Il fut arrêté dans ma maison, mon père, mon oncle et quelques autres qui ne faisaient pas plus de cas des ministres et de la faveur l’accompagnèrent dans leur voiture. Son régiment, qui l'adorait, jetait les crosses de leur fusil contre terre, pour les briser quand on l’assembla pour le reformer; et tout ce pays-là, qui était encore honnête et franc dans ce ternps-là, s'attendrit sur le sort d'un des plus valeureux et aimables hommes de la terres. ››
Ligne parle, dans ses Oeuvres choisies (Genève, 1, 267, 3Iosq.),des relations de Casanova et de Bonneval; mais il se base sur les communications verbales de Giacomo, lesquelles ne sont certainement pas exactes. Casanova s'était tracé le rôle qu”i1 était décidé à jouer; aussi, calculait-il de façon intéressée les affirmations qu'il donnait concernant ses relations avec Bonneval. Lorsqu'i1 se rendit à Constantinople, il paraît bien n'avoir connu Bonneval que d'une façon en quelque sorte livresque, il a dû faire de ses lectures l'ornement de ses Mémoires. En outre, Casanova, qui ne fut pas informé de la mort de Bonneval, en donne la nouvelle à une date tout à fait erronée. -- G. *
(Cette note a été revue par M. Henri Courteault. -_ Voir la note I du chapitre V.)
(1) Wilhelm von Brockhausen était «  Feldkriegssekretar. » (Cf, A. Arneth, Prínce Eugen, Vienne, 1858, ll, 410).
(2) Le colonel Maxim Petrash étais un favori du Prince Eugène (A. Arneth, loc. cít., II, 412).


Dans l’édition Brockhaus-Plon de 1960 tome 1 volume 2 chapitre IV page 66 :
« Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait [308] conduire chez Osman bacha de Caramanie. C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval après son apostasie (19). »
J’ai noté que la pagination est faite par volume : original !!!
On ne trouve à la page 314 la note sur l’apostasie et rien d’autre.
(19) APOSTASIE : Condamné à la forteresse à la suite d’une querelle, le comte de Bonneval quitte le service impérial, s’enfuit en Turquie, embrassa l’Islamisme (1730), reçut le gouvernement de la Caramanie et de la Roumélie, et devint pacha (gouverneur) sous le nom d’Achmet (et non Osman)
Dans l’édition Laffont-Bouquins ; Volume 2 – Chapitre IV page 281 :
« Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait conduire chez Osman bacha de Caramanie. C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval après son apostasie (8). »
En bas de page on trouve la même note sur l’apostasie que dans l’édition Brockhaus-Plon. Mais pages 992-994 on trouve le même article que dans l’édition de la Sirène avec ces quelques lignes en plus :
Dans son Fragments sur Casanova le Prince de Ligne cite à son sujet un long extrait des capitulaires de Casanova du 2 juin 1741, traduit en français, -- H.W.
Dans l’édition de la Pléiade Tome second chapitre I, II et III  page 303:
« Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait con(9)duire chez Osman bacha(B) de Caramanie(23). C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval(24) après son apostasie. »
B : pacha (turc paça, parfois transcrit pascha ou bashaw)
Notes des pages 302 à 307
23. Le titre d'Osman Pacha, de haut rang, était accordé notamment aux gouverneurs de provinces et aux généraux de l'Empire ottoman. Il avait aussi une valeur honorifique, équivalent de « Monseigneur ››. - La Caramanie est une ancienne province du sud-est de la Turquie d'Asie dont le chef-lieu était Konya.
Dans l’édition Laffont Bouquins tome 3 chapitres 1, 2, 3 page 363 :
« Ce fut le surlendemain de mon arrivée que je me suis fait conduire chez Osman bacha7 de Caramanie. C’est ainsi que s’appelait le comte de Bonneval après son apostasie. »
(7) Casanova écrivait « Pacha » au chapitre x du tome I (voir page 296). Cette différence ne doit pas surprendre : « Bacha » est le « Titre d’honneur qui se donne en Turquie à des personnes considérables, même sans gouvernement […] Les Turcs prononcent Pacha, et les Italiens Bassa. Le B en Turc se prononce comme le P en Français » (Acad. 1762).
En conclusion, dans les deux dernières éditions : Les notes de la Pléiade sont assez nombreuses, pertinentes bien évidemment mais dans une taille de caractères rendant la lecture difficile. Les notes de l’édition Bouquins sont réduites au minimum. Le parti-pris éditorial a été : le texte, rien que le texte et peu d’informations complémentaires propres à satisfaire la curiosité d’un amateur. Cela ne me choque pas mais ce ne sont pas des éditions propres à passionner les lecteurs boulimiques et curieux dont je fais partie. Tout au long du XXème siècle des casanovistes ont écrit des commentaires  passionnants sur les mémoires de Casanova. Je pense à Charles Samaran ou Helmut Watzlawick pour n’en citer que deux. Tout ce travail est passé aux oubliettes ? Je ne demande pas une édition exhaustive en 20 volumes j’aimerais seulement trouver une édition donnant suffisamment d’informations complémentaires au texte de Casanova pour nous éclairer sur les personnages impliqués dans les mémoires et sur le XVIIIème siècle et sa diversité.
Une dernière chose : Il semble qu’aucun éditeur n’ait trouvé la bonne méthode d’édition des notes propre à faciliter la vie du lecteur. Exemple :
Dans la Pléiade : page 303 on renvoie à la note 23, surtout pas à la page 1235 dont le titre indique : Notes des pages 302 à 307. Ce n’est pas mal mais on doit pouvoir faire mieux avec les prouesses dont sont capables les programmes informatique actuels.

A quoi ressemblerait une édition qui me comblerait :
10 ou 12 volumes format 21x29,7 en 2 présentations : reliée et brochée. 
Une seule version du texte original de Casanova avec en bas de page les petites notes de langue comme dans la Pléiade.
Chaque volume précédé d’une introduction écrite par un casanoviste actuel : heureusement il en reste de par le monde de très savants…
Pas d’autres textes de Casanova que celui des mémoires mais un maximum de notes sur les personnages, les lieux, les événements marquants de l’époque. Valeur des monnaies traduites en euros, quelques cartes. Le renvoi aux notes organisé pour faciliter le travail du lecteur.
Illustrations aussi nombreuses que possible : cela permet de respirer un peu pendant la lecture et de visualiser « l’atmosphère » du texte.
Les amoureux de Casanova méritent bien cette édition non ?


Lire ou relire "Le bal masqué de Giacomo Casanova" de François Roustang

François Roustang

Avant de poursuivre quelques mots sur l'auteur : François Roustang est né le 23 avril 1923 et mort le 23 novembre 2016. C'est un philosophe français, ancien jésuite et ancien psychanalyste. Il est devenu ensuite hypno thérapeute.
A chaque fois que le me suis plongé dans l’histoire de ma vie je suis passé très vite sur des phrases tordues de Casanova comme celle-ci : « Mon état était si triste que je n’avais pas la force de ne pas vouloir quelque chose » ou bien « Je ne peux vous pardonner qu’oubliant que vous êtes un sage ; et je ne l’oublierai jamais. ». François Roustang, lui, sait s’arrêter sur ces phrases et en tirer des conclusions qui peu à peu éclairent la vraie nature de Casanova. Ce cher Giacomo n'est responsable de rien : seul le hasard des choses lui impose ses choix. Il respecte l'autorité mais n'en tient jamais compte. Pour séduire une femme il lui faut monter un scenario compliqué qui lui permette de satisfaire ses fantasmes : Que ce soit avec Nanette et Marton, dona Lucrezia et Angelica ou CC et MM.Je m'arrête là :
Cette petite note n’a pas pour but de paraphraser ce génial petit livre mais de seulement vous engager à le relire.

Casanova l'admirable - Philippe Sollers

Ecrivain, essayiste, chroniqueur, journaliste Philippe Sollers a consacré à Casanova un livre "Casanova l'admirable" où les remarquers pertinentes dessinent de Casanova un portrait sympathique. Des extraits sur ce site : Cliquer pour se connecter

Philippe Sollers

Casanova l'admirable

Alain Buisine (1949-2009)


Un texte d'Alain Busine :
Casanova, le libertin chez les couventines

A Venise plus qu'ailleurs, le plaisir est lié à la transgression. Et quoi de plus excitant à enfreindre que l'interdit religieux ? Le Don Juan vénitien ne s'en prive pas, qui vit ses amours illicites derrière les murs du monastère.

Plus les siècles s'écoulent et plus les autorités vénitiennes sont obsédées par la décadence des moeurs, alors même que chaque procurateur de la République, chaque patricien, chaque bourgeois fortuné possède, en dehors de son palais et à l'abri de son existence conjugale, son petit casino privé. Il s'y adonne au jeu et à ses occupations galantes (car le plaisir à Venise demeure toujours plus ou moins secret, si l'on excepte les prostituées) et il entretient une ou plusieurs maîtresses, à moins qu'il ne préfère l'usage des courtisanes.
Chez les religieuses, la situation n'est guère meilleure. Un magistrat français, le président de Brosses, raconte l'émulation érotique, la furieuse brigue entre trois couvents de la ville à l'occasion de l'arrivée du nouveau nonce, qui bien sûr, se cherchera une maîtresse dans le personnel ecclésiastique. Dans le même temps les confidenti, les agents secrets au service des Inquisiteurs d'Etat, dénoncent, aussi impitoyablement qu'en pure perte, les mondanités et la galanterie dans les couvents, le port des masques dans les enceintes religieuses, les scandaleuses liaisons entre les ambassadeurs et les nonnes, ainsi que les étranges relations entre les pires prostituées et les demoiselles de la Pietà, un des établissements recueillant les orphelines et les bâtardes les plus pauvres de la Sérénissime.
Depuis le XVe siècle, mais surtout au XVIIIe, les parloirs des couvents vénitiens sont devenus des lieux à la mode, un des principaux espaces du libertinage, plus encore que l'opéra et les cafés, comme en témoignent des tableaux des frères Guardi, Francesco et Gian Antonio. Dans Le Parloir du monastère de San Zaccaria, de Francesco (1750, Venise, Ca'Rezzonico), on voit les nobles assis dans de confortables fauteuils s'entretenir à la grille avec les nonnes et leur faire la cour en toute liberté. On n'est plus dans un couvent avec ses strictes obligations religieuses, mais dans un élégant salon où circulent potins mondains, médisances, billets galants. Les enfants n'ont pas été oubliés, un théâtre de marionnettes a été installé pour les distraire. Certains jours, dans ces parloirs, on organise des bals avec orchestre, on y donne des banquets, des mascarades et des concerts. On y joue même à la bassette.
Les étrangers, et notamment les protestants, sont frappés par l'étrange liberté qui règne dans les couvents de la Sérénissime : « Rien n'est plus fréquenté que les parloirs des religieuses, et, quelque rigoureux que puissent être les magistrats sur les monastères, les nobles qui y ont des habitudes y rendent de fréquentes visites, et, comme il n'y a point de religieuse bien faite qui ne soit courtisée par plus d'un cavalier, toute la vigilance des supérieures ne sert qu'à faire trouver à ces filles plus d'expédients pour voir leurs amants. Pendant le carnaval, les parloirs sont le rendez-vous des masques ; plus ils sont bouffons et ridicules, et mieux ils y seront reçus. Les jeunes gentilshommes font des parties pour se déguiser le plus extravagamment qu'ils peuvent et vont de couvent en couvent divertir les religieuses par mille contes plaisants. Il y a des monastères où, les derniers jours du carnaval, on voit à la grille des religieuses déguisées en femmes du monde. J'en ai même vu déguisées en hommes avec un bouquet de plumes au chapeau », raconte le chevalier de Saint-Disdier. Parfois, on voit toute une troupe de jeunes gens se rendre régulièrement dans le même monastère pour y danser en compagnie des nonnes au son des fifres et des trompes.
D'ailleurs, le président de Brosses précise lui-même que, s'il avait le projet de faire un long séjour et de se trouver une charmante maîtresse vénitienne, ce serait du côté des religieuses qu'il se tournerait le plus volontiers : « Toutes celles que j'ai vues à la messe, au travers de la grille, causer tant qu'elle durait et rire ensemble, m'ont paru jolies au possible et mises de manière à faire bien valoir leur beauté. Elles ont une petite coiffure charmante, un habit simple, mais bien entendu, presque toujours blanc, qui leur découvre les épaules et la gorge, ni plus ni moins que les habits à romaine de nos comédiennes. » Un habillement plus galant que modeste qui étonne les visiteurs de la Sérénissime. Il est vrai que leur robe de camelot blanc (assez courte pour qu'on voie la cheville), qui dessine bien la taille et se trouve garnie d'une bande noire faisant ressortir la blancheur de la gorge, généralement très découverte (ce n'est qu'en se rendant au choeur qu'elles la couvrent de mantes de fine laine blanche traînant jusqu'à terre), a de quoi déconcerter ceux qui s'attendent à trouver une vie austère et pieuse dans les monastères. Les plus élégantes vont jusqu'à mettre des fleurs dans leur sein et à la taille. Ce qui stupéfie le plus les étrangers, c'est la licence qu'elles ont de prendre les habits de l'autre sexe. Il n'est même pas défendu aux nonnes de participer aux grandes fêtes du carnaval ; elles peuvent ces jours-là se vêtir en hommes, avec le béret de velours sur la tête, les chausses aux jambes et l'épée au côté.
Rien de plus insupportable aux yeux des autorités vénitiennes que ce furieux dérèglement des moeurs, que cette folle débauche qui règnent dans maints couvents de la ville. Il faut dire que les religieuses font parfois très fort dans ce registre. Ce dévergondage éhonté qui dure du Moyen Age jusqu'au XVIIIe siècle, ne peut que scandaliser les maîtres de la Sérénissime, qui se sentent obligés d'intervenir et de faire la police, sans obtenir le moindre résultat. Le plaisir l'emporte toujours sur les contraintes légales.
Ainsi faut-il remettre de l'ordre dans le couvent de Santa Maria delle Vergini, le bien mal nommé, en raison des graves turpitudes qui ridiculisent le lieu : c'est un établissement, maintenant démoli, de soeurs augustines, fondé au XIIIe siècle, qui se trouve dans l'enceinte même de l'Arsenal. Par deux fois, en 1295 et en 1449, les moines dissolus, cohabitant avec les nonnettes qui ont perdu depuis longtemps leur virginité, sont éloignés du couvent. En 1574, dix nonnes sont séduites dans un même couvent du fait de trois nobles et d'un prêtre.
En 1578, les Inquisiteurs d'Etat décident de faire chasser du couvent de Sainte-Claire un certain abbé Calogaro. N'avait-il pas pourvu toutes les nonnes d'un double des clés pour qu'elles puissent sortir librement de la clôture, courir les bals et les salles de jeu, ou même rejoindre leurs amants ? De toute façon, ceux-ci ne se privent pas de venir les chercher en gondole au vu et au su de tout le monde. Elles sortent, masquées, toute la nuit, pour ne rentrer qu'au petit matin, épuisées et satisfaites, dans leurs cellules. Le relâchement est tel que le panégyriste du doge Andrea Contarini lui fait un mérite d'avoir résisté aux tentations des religieuses. Un comble !
Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas si l'une des plus marquantes aventures galantes de Giacomo Casanova a pour cadre un couvent sur l'île de Murano. Il faut raconter ses amours avec deux jolies et délurées pensionnaires du lieu, épiées par l'ardent voyeurisme de l'abbé de Bernis, ambassadeur de France auprès de la Sérénissime. Elles sont en effet exemplaires des méandres et complexités de la galanterie vénitienne où les partenaires ne cessent de se succéder, de s'échanger, de se retrouver en un vertigineux tournoiement.
Un beau jour de juin 1754, Casanova sauve d'une périlleuse chute dans les eaux de la Brenta une jolie femme dont le cabriolet vient de verser. Il ne lui faut pas longtemps pour s'enflammer. La jeune fille, la charmante C. C., fait preuve d'une angélique innocence, et voilà pour une fois notre séducteur qui hésite à procéder en pur libertin cynique pour jouir de son précieux bijou.
Douce promenade dans un beau jardin au bord de la Giudecca, aimable marivaudage, compétition de course à pied avec de charmants gages à la clef, repas fin. Le désir monte chez les deux partenaires, et ce qui devait arriver arrive : ils deviennent amants. Malheureusement, on est déjà le 11 juin, et la Feria, qui est la partie de l'année où l'on se masque à Venise, est sur le point de s'achever. Désormais, les rencontres à découvert des amants vont devenir périlleuses. La famille de C. C. découvre toute l'affaire. Casanova se décide à la demander en mariage à son père, qui refuse tout net et enferme sa fille dans un couvent de Murano pour quatre ans.
Désespoir de Casanova. Jusqu'au moment où il reçoit des lettres de sa bien-aimée transmises par une servante des religieuses. Echange de missives. On passe du roman érotique au roman épistolaire. Dans une lettre, C. C. lui apprend que les visites et le courrier sont interdits, mais que par bonheur elle a trouvé une excellente amie. Dans la clôture du couvent s'instaure une relation homosexuelle entre les deux jeunes femmes. Grâce à sa complicité, la correspondance se poursuit.
Cette petite consolation n'empêche pas le pire des malheurs. C. C. est enceinte. Fausse couche. Hémorragie. On la croit perdue. Casanova profite d'une prise d'habit pour aller la voir dans son couvent. Il y aura beaucoup de monde dans le parloir, un tas d'inconnus, et il ne pourra que passer inaperçu. Grande est sa joie d'apercevoir C. C. guérie et encore plus séduisante qu'avant. Il prend alors l'habitude de se rendre régulièrement à la messe pour contempler sa beauté.
L'aventure se corse quand Giacomo reçoit une mystérieuse lettre d'une religieuse qui l'a remarqué à l'église, lui révélant qu'elle possède un casino à Murano et qu'elle peut se rendre à Venise quand elle le désire pour souper avec lui. Quelle extraordinaire liberté pour une nonne ! Cette M. M. n'est évidemment autre que la belle amie de C. C.
Quand Casanova, masqué, la voit pour la première fois par la petite ouverture qui s'ouvre dans la grille du parloir, il est subjugué par son extraordinaire perfection physique. C'est fait ! Il a mordu à l'hameçon. Le comble, c'est que Casanova, très surpris de « la liberté dont jouissaient ces saintes vierges » admire le courage de M. M. qui ose prendre de tels risques.
Etrange réaction d'un Vénitien pure souche, qui n'a pas l'air au courant de ce qu'ont remarqué maints visiteurs étrangers, parmi lesquels le spirituel président de Brosses ; celui-ci souligne que l'actuelle pratique des dames de faire l'amour dans leurs gondoles sans que leur mari puisse en être informé « a beaucoup diminué les profits des religieuses qui étaient jadis en possession de la galanterie. Cependant il y en a encore bon nombre qui s'en tirent avec distinction. »
Il est évident que pour Casanova le plaisir est toujours lié à la transgression, comme il en est toujours plus ou moins à Venise ainsi que le prouve ce grand défoulement transgressif, rituel et programmé, que constitue le carnaval. Les masques autorisent et favorisent la confusion des sexes.
Ce qui l'excite plus que tout, c'est d'avoir une religieuse pour maîtresse. S'il rêve de la rencontrer dans l'intimité habillée en nonne, c'est sans nul doute pour ôter ses vêtements de religieuse et posséder la femme consacrée à Dieu. Rien de plus significatif que cette extrême impatience de Casanova à l'idée de faire l'amour avec une nonne : « Il s'agissait d'une vestale. J'allais goûter d'un fruit défendu. J'allais empiéter sur les droits d'un époux tout-puissant, m'emparant dans son divin sérail de la plus belle de toutes ses sultanes. »
Deuxième entrevue au parloir du couvent. Elle lui apprend qu'elle a déjà un amant sérieux et riche auquel elle ne laisse rien ignorer de ses aventures. Rendez-vous est pris dans le casino de la dame, où elle offre tout, sauf l'essentiel. Troisième rendez-vous dans un luxueux casino que Casanova loue à Venise, à cent pas de l'église San Moise. Il obtient cette fois toutes les satisfactions désirables. Il n'empêche que l'extrême complaisance de l'amant en titre, qui autorise les fantaisies érotiques de M. M., chiffonne quelque peu Casanova. Il s'aperçoit que celui-ci n'est autre que M. de Bernis, l'ambassadeur de France. Quand M. M. fixe un nouveau rendez-vous à Casanova dans son casino de Murano, elle le prévient que la situation sera cette fois nettement plus spéciale. En effet, son amant assistera à tous leurs ébats, dissimulé dans un cabinet invisible. Grande nuit d'amour, qui satisfait à la fois les amants et le voyeurisme de Bernis.
Un jour où l'on donne un bal dans le parloir du couvent, Casanova s'y rend déguisé en Pierrot pour se faire voir de C. C. et de M. M. sans être reconnu. Quand éclate une furieuse bagarre entre un arlequin et un grand polichinelle, Casanova s'esquive et se rend au casino de Murano, où il croit retrouver sa chère M. M. Mais il tombe sur C. C. habillée en religieuse. L'une à la place de l'autre, prenant les habits de l'autre ! C. C. a suivi les instructions de son amie. Casanova est d'abord stupéfait, irrité, mais bientôt il s'en excusera. Car le libertinage vénitien interdit la jalousie. Venise ne sera jamais la ville des crises de possessivité et des drames amoureux.
Il est inutile de poursuivre la narration de cette double aventure, même triple si l'on tient compte de l'ambassadeur. Tout le monde peut lire l' Histoire de ma vie de Casanova. On voit bien que tout s'achève dans un inextricable enchevêtrement et une insurmontable confusion des intrigues amoureuses. Echange de partenaires, échange de rôles, tel est le secret du plaisir à Venise. Rien ne dure, rien ne pèse dans les liaisons. Tout est léger et éphémère. Jamais le moindre tragique. Tout est superficiel au meilleur sens du terme, parce que la profondeur est toujours problématique et dangereuse.
En un certain sens, la Sérénissime du XVIIIe siècle a désormais son histoire derrière elle. Ses guerres et ses victoires, ses conquêtes en Méditerranée, sa fabuleuse expansion commerciale appartiennent au passé. Ce siècle est en somme hors histoire. Dès lors, cette ville est avant tout le monde de l'amour et de la fête. Tout se passe comme s'il ne restait plus qu'à dépenser avec une folle prodigalité les fabuleuses richesses accumulées pendant les siècles précédents. Venise jouit de ses fastes passés et de ses trésors encore disponibles, jusqu'à se perdre en un ultime flamboiement.
Maintenant que la Sérénissime a perdu tout véritable pouvoir politique en Europe, elle a pris les dimensions d'un théâtre, d'un immense décor. Tout ce qui se joue sur les places et dans les ruelles n'est qu'une aimable comédie de Goldoni dont les Vénitiens sont les joyeux personnages. Puisque la Sérénissime n'est plus une puissance internationale, il ne lui reste plus qu'à s'admirer elle-même, qu'à se réconforter et à s'illusionner dans l'admirable spectacle de son ancienne grandeur. Tout devient spectacle, sur la place Saint-Marc, à la Fenice et dans les cafés. Tout fait spectacle comme le prouvent les grands védutistes - peintres des paysages, des vues urbaines - du XVIIIe siècle, Antonio Canaletto et Francesco Guardi, les cérémonies officielles, les architectures baroques, les façades des palais se reflétant sur l'eau du Grand Canal. Venise n'est plus qu'un monde de l'apparence où les seules occupations qui demeurent importantes consistent à faire la fête et à faire l'amour.
 
* Alain Buisine a écrit Casanova l'Européen (Tallandier), Les Ciels de Tiepolo (Gallimard), Cènes et banquets de Venise (Zulma). Il vient de publier Nudités de Venise (Zulma).
 
Haut lieu des rendez-vous galants :
Au Parloir du monastère de San Zaccaria (F. Guardi) se retrouvent des patriciens en toge et à perruque, et même des enfants à qui est offert un spectacle de marionnettes. Plaisanteries et badinages s'échangent avec les nonnes, dans un climat de mondanité intime et de galanterie.

Bassette
La bassette (ou bassetto ) apparaît en Italie au milieu du XVe siècle. Il s'agit d'un jeu d'argent fondé sur le pari. Comme nombre d'autres, il sera interdit à maintes reprises.
Casino
De l'italien casa, maison. A l'origine, petit appartement loué par les nobles pour se détendre entre deux séances au Conseil. Puis, lieu de plaisir, petit à petit pourvu de tables de jeu.


Repères
21 juillet 1718
Traité de Passarowitz, qui consacre la fin de Venise en tant que puissance méditerranéenne. La Sérénissime ne conserve que les îles Ioniennes.
2 avril 1725
Naissance à Venise de Giacomo Casanova.
1754
Episode à quatre entre Casanova, une jeune fille, une religieuse et l'ambassadeur Bernis.
Juil. 1755
Accusé de magie et de libertinage, Casanova est mis en prison sous les Plombs au palais des Doges.
Oct. 1756
Il s'évade des Plombs.
3 oct. 1780
Il devient espion au service des Inquisiteurs d'Etat.
12 mai 1797
Fin de la république de Venise.
4 juin 1798
Mort de Casanova à Dux (Bohême).

Une courtisane "surbookée"
Il ne faut jamais oublier qu'il existe à Venise, à côté du libertinage privé, toute une économie de la galanterie professionnelle. Depuis le XVe siècle, Venise est considérée comme le grand bordel de l'Europe. Ses courtisanes sont célèbres même à l'étranger, et dès le début du XVIe siècle, il existe des catalogues de courtisanes, avec indication des adresses et des prix, des qualités et des défauts. Lorsque Henri de Valois, le futur Henri III, roi de France séjourne à Venise pendant l'été 1574, la République lui offre à titre de divertissement érotique, une nuit avec Veronica Franco, la plus experte et distinguée de ses courtisanes. D'après Matteo Bandello, moine dominicain et écrivain dans la lignée de Boccace, une courtisane vénitienne n'a pas moins de six ou sept amants attitrés qui paient un prix forfaitaire et mensuel, un pour chaque nuit où elle accorde ses faveurs après avoir dîné avec lui. Dans la journée, elle a le droit de recevoir des clients de passage. Si quelque riche étranger qui séjourne à Venise lui demande de passer une nuit avec elle, la courtisane est autorisée à le garder auprès d'elle, en déplaçant le client habituel qui se soumet de bonne grâce à ce changement de programme prévu dans le contrat tacite qui le lie à sa belle.

Casanova se fait délateur
On peut dans un premier temps s'étonner que Casanova devienne lui-même, beaucoup plus tard dans un sa vie, un confidente, un mouchard au service des Inquisiteurs d'Etat, après avoir été lui-même emprisonné (en partie) pour libertinage. Il dénonce alors toutes les turpitudes, les débauches et les obscénités qu'il peut constater. Même la présence d'une nudité dans une académie de peinture lui semble intolérable. Lui qui ne s'est jamais marié pour préserver sa précieuse et inaliénable liberté de libertin critique maintenant la trop grande facilité du divorce. En fait, cette ultime occupation professionnelle de Casanova à Venise est moins paradoxale qu'il n'y paraît au premier abord. Il n'est en effet rien de plus vénitien que cette ambivalence du plaisir et de sa condamnation, de la licence et du moralisme. Au XVIe siècle, Zorzi Baffo, grand poète pornographique, occupe par ailleurs les redoutables fonctions de membre de la Criminelle, section la plus importante et la plus recherchée des Quarantie, traitant des affaires d'homicides et surveillant les comptables de la République. De Zorzi Baffo, on a pu écrire qu'il était un « porno-politique ». A la fois débauché et répressif, homme de licence et d'ordre, fréquentant les putains et les patriciens, les bordels et les cabinets du palais des Doges.

Article paru le 21 septembre 2009 sur le site EULALIE signé deValérie Tronet 
Alain Buisine est décédé, à soixante ans, le 2 juillet 2009. Quand on rappelle qu’il fut élève au Lycée Van der Meersch de Roubaix, qu’agrégé de lettres classiques, il enseigna quelque temps au Lycée Gambetta de Tourcoing et passa l’essentiel de sa carrière universitaire à Lille 3, où il fut un animateur de la Revue des Sciences Humaines, on ne dit pas l’essentiel.
Les nombreux ouvrages d’Alain Buisine en font, en effet, un critique original. Il s’est, bien sûr, intéressé à la littérature. Ses auteurs préférés, sur lesquels il écrit en empathie, sont Casanova, Loti (Tombeau de Loti, Aux Amateurs de Livres, 1988), Proust (Proust et ses lettres, Presses Universitaires de Lille, 1983), Sartre (Laideurs de Sartre, Presses Universitaires de Lille, 1986), Verlaine (Verlaine Histoire d’un corps, Tallandier, 1995). Sur ces auteurs, il utilise diverses approches critiques : analytique, biographique - Proust Samedi 27 novembre 1909 (Jean-Claude Lattès, 1991) résume une journée de l’écrivain -, thématique.
Il s’est aussi intéressé à la peinture, en particulier celle de Venise, où il séjournait régulièrement. Il écrivit, avec une érudition inspirée par la passion, des monographies (Les Ciels de Tiepolo, Gallimard, 1996 ; Un Vénitien dit le Canaletto, Zulma, 2001) ; des synthèses thématiques (Dictionnaire savant et amoureux des couleurs de Venise, Zulma, 1998 ; Cènes et banquets de Venise, Zulma, 2000 ; Nudités de Venise, Zulma, 2004). Son goût de l’exotisme, déjà visible dans ses travaux sur Loti, lui fit écrire L’Orient voilé (Zulma, 1993), réflexion sur l’orientalisme et sur un sujet devenu brûlant.
La mort prématurée d’Alain Buisine nous prive non seulement d’un critique savant, personnel et pédagogique (il s’adresse souvent à son lecteur pour le persuader), mais d’un écrivain brillant et profond.

Maxime Rovere - Article paru dans Marianne le 24 mars 2013

 C'est la redécouverte d'un des plus grands écrivains des Lumières. Grâce au rachat par la BNF du manuscrit autographe d'"Histoire de ma vie", c'est le texte dans son intégrité qui est mis à la disposition des lecteurs : inventif, noble et audacieux.Les opportunités qui s'offrent à un individu dépendent étroitement du lieu où il vit ; qui aurait cru que cela valait aussi après la mort ? Depuis que Casanova est à Paris, autrement dit depuis l'achat par la Bibliothèque nationale de France du manuscrit autographe d'Histoire de ma vie, son chef-d'œuvre, tout a changé pour le Vénitien. Est-ce le prix payé pour ces 3 682 pages (7,25 millions d'euros) qui leur confère de la valeur ? Est-ce qu'en gardant l'anonymat le généreux mécène qui a signé le chèque est parvenu à épaissir encore le mystère entourant Giacomo Casanova (1725-1798), comédien, franc-maçon, alchimiste, espion et charlatan ? Il y a plus. Dans une époque tourmentée par les rapports entre le sexe et le pouvoir,   Casanova, qui réinvente l'un pour mieux rire de l'autre, revient en grâce. Après avoir été malmené pendant deux siècles - son texte censuré et remanié par les éditeurs, sa mémoire accaparée par les athlètes du sexe et les machistes en tout genre -, l'écrivain connaît depuis 2010 l'un des revers de fortune qui font le sel de son histoire. Lui qui, de son vivant, n'a cessé de faire le Yo-Yo à travers la société du XVIIIe siècle, le voici de nouveau sur une pente ascendante. Contrastes saisissants : alors que la famille Brockhaus, ayant acquis le manuscrit en 1821 pour 200 thalers, l'avait depuis ce temps jalousement gardé par-devers elle - «Même les dieux luttent en vain contre les Brockhaus !» enrageait Stefan Zweig -, il n'a fallu que quelques mois aux équipes de la BNF, emmenées par l'excellente Marie-Laure Prévost, pour mettre les feuillets intégralement en ligne sur gallica.bnf.fr, à la disposition du public. Un an plus tard, l'exposition «Casanova, la passion de la liberté», organisée dans la grande galerie du site François-Mitterrand, présentait la figure d'un écrivain dont la vie résumait le siècle, et dont la plume magnifiait le français. Pendant ce temps, deux équipes de chercheurs, les uns pour Gallimard derrière Gérard Lahouati, les autres pour Robert Laffont avec Jean-Christophe Igalens, travaillaient d'arrache-pied pour proposer une édition sérieuse du texte. Et avec quelle fébrilité ! Il s'agissait de réparer des décennies d'approximations, car le devenir d'Histoire de ma vie mettait à nu un singulier manque de rigueur. Depuis les années 60, Gallimard diffusait en Pléiade une édition que l'on savait scandaleusement fautive ; quant à la collection «Bouquins» de Robert Laffont, elle proposait depuis 1993 un texte très honnête, mais comportait encore de nombreuses erreurs et une organisation en chapitres étrangère à l'auteur. Enfin, les deux équipes touchent au but en même temps. Voici que deux éditions concurrentes des trois premiers tomes de cette œuvre singulière - «Un tiers m'a fait rire, un tiers m'a fait bander, un tiers m'a fait penser», disait le prince de Ligne - déboulent simultanément en librairies, toutes les deux conçues sur le même principe : le texte, tout le texte et tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le texte. Pourquoi lire ces éditions corrigées d'un philosophe incorrigible ? Parce qu'il fait bouger presque toutes nos frontières mentales. Casanova nous parle depuis un âge qui précède l'avènement du consumérisme bourgeois auquel nous désespérons d'échapper, mais aussi depuis une forme d'individualisme dont seuls avant nous les aventuriers de son siècle avaient fait l'expérience. Sa voix nous parvient de l'extérieur de la forteresse dans laquelle nous sommes pris et invite à solder l'héritage des deux siècles qui nous séparent de lui. Casanova écrit comme il aime parler, c'est-à-dire en français. Pourtant, ce français-là est une drôle de langue : le Vénitien, qui n'a appris que sur le tard à parler comme Voltaire, improvise des raccourcis surprenants. Chez lui, on peut méditer à toutes les raisons «excogitables» qui expliquent les «combinaisons» de la vie - dont nous restons toujours les «apprentifs», même si c'est «à nous à faire les frais». Cette manière d'écrire interroge directement ce que nous considérons comme la correction de la langue. L'école de la République, dans l'idéal hérité de Jules Ferry, ne peut évidemment pas renoncer à inculquer à nos chères têtes blondes les bases du bien-parler. Mais l'exigence de règles communes doit-elle interdire toute appropriation ? L'exclure comme incorrection ? La condamner comme invasion ? Casanova démontre le contraire. Il maîtrise le français comme un étranger fier de ses racines et qui ne rougit pas de lui imposer sa marque. «La langue française, écrit-il, est la sœur bien-aimée de la mienne ; je l'habille souvent à l'italienne ; je la regarde, elle me semble plus jolie, elle me plaît davantage, et je me trouve content.» Il suffit de le lire pour s'apercevoir que la langue y gagne : une jeune fille est «saine comme un poisson», un homme en colère y parle «hors de ses dents». La plupart des italianismes se comprennent sans traduction et ajoutent le charme de la surprise et parfois de l'énigme à l'humour naturel du Vénitien. Certes, son orthographe est un peu vacillante (un «païsan» même «yvre» peut se trouver «ambarrassé» qu'on lui serve un «caffé»...). Mais, dans les «méandres syntaxiques et [les] ruptures de construction» que relève Jean-Christophe Igalens, le lecteur se trouve d'autant plus près de l'auteur qu'il est dépaysé. «En grâce de ces cochonneries, confesse le Vénitien à propos de cuisine, je suis assez effronté pour me croire plus heureux qu'un autre.» Comment ne pas reconnaître que ces variations enrichissent l'expression littéraire ? «Les italianismes, conclut Igalens, étant pensés comme des fautes de langue, on les relevait [jusqu'à présent] pour blâmer le Vénitien [...]. Il semblait impensable de les reconnaître comme un fait de style.» Casanova, chantre d'une nouvelle francophonie où la langue s'invente en s'écrivant. Et le sexe, dans tout ça ? A bien y regarder, les écarts de langue annoncent ce que Gérard Lahouati appelle le «sens de l'inconvenance» propre à Casanova. C'est ici sans doute que le Vénitien déjoue nos catégories. La situation qui accablait Edith Wharton - «La moitié des idiots sont avides d'obscénité, pendant que l'autre moitié continue à mettre des pantalons aux jambes des pianos», déplore l'Américaine dans une lettre à Minnie Jones - est étrangère à Casanova. L'alternative entre la pudibonderie et l'exhibition l'indiffère ; à la place, il propose un jeu littéraire dont l'enjeu est d'atteindre la plus grande complicité possible avec son lecteur ou sa lectrice. C'est là peut-être qu'il est le plus philosophe : il incarne ce que Michel Foucault désignait chez Socrate comme «le courage de la vérité» - une certaine manière de viser sans relâche la cohérence entre ses sensations, ses pensées et ses paroles. Parce qu'il s'effectue au cœur d'une construction littéraire, le projet de Casanova intègre aussi à sa propre affirmation celles et ceux qui le lisent. Il opère magiquement le partage de l'intime. Si donc la vie de Casanova vous intéresse, tant mieux ; si elle ne vous intéresse pas, tant mieux aussi, car il ne s'agit pas des mémoires d'un people. L'homme qui compose ses souvenirs n'est qu'un anonyme qui tâche de «se rassembler» par son art du récit. Il y a du théâtre dans son évasion des Plombs ou dans son séjour à Paris, il y a du drame dans sa rupture avec Henriette, et les trois premiers tomes d'Histoire de ma vie ont l'aspect d'un grand roman - souvent, oui, érotique - d'apprentissage. Mais il est flagrant que cette vie n'est pas mise en scène à l'adresse d'un public ; elle n'est que racontée pour s'amuser, par un vieil homme qui décrit sa jeunesse à la manière d'une vaste comédie. Le courage du récit casanovien ne consiste donc pas simplement à faire reculer la pudeur ; il consiste surtout à remplacer en nous la question du jugement (est-ce bien ? est-ce vrai ?) par un plaisir commun, plus proche du rire que de la jouissance. Faut-il voir là une forme de libertinage soft ? A vrai dire, non, car la littérature ne se range pas comme les catégories d'un site porno, et Casanova n'aborde pas le sexe en consommateur. Il annonce plutôt une nouvelle forme de spiritualité, où le culte des sensations intenses détermine une éthique dont les détails restent à formuler. Dans le casanovisme à venir, il y aura d'abord un parfum délicat de féminisme. Casanova n'a pas seulement défendu, dans l'essai intitulé Lana Caprina, l'idée selon laquelle la différence entre hommes et femmes était principalement le fruit de l'éducation. Il a surtout pratiqué une manière de séduire qui ne se conçoit pas comme une entreprise de conquête. «Le séducteur de profession, écrit-il, qui en fait le projet, est un homme abominable, ennemi foncièrement de l'objet sur lequel il a jeté le dévolu. C'est un vrai criminel qui, s'il a les qualités requises à séduire, s'en rend indigne en abusant pour en faire une malheureuse.» En ce sens, Casanova n'a peut-être jamais fait de conquête : c'est toujours lui qui est conquis, lui qui se considère comme vaincu. On dira que cela ne va pas sans pose ; mais la réalité est qu'il considère ses anciennes amantes comme sa véritable famille, les accompagne et les soutient parfois pendant des décennies. A nouveau, ce qu'il conquiert n'est rien d'autre qu'un espace de partage. Et cela vaut aussi pour la parole : Casanova écoute et note les propos des femmes, marquises, paysannes ou danseuses, et les apprécie pour ce qu'elles disent. Cette attention, tout à fait singulière en un siècle où les femmes sont rarement éduquées et où l'ignorance est toujours moquée, dissout les différences sociales au profit de l'échange. En ce sens, la séduction alla Casanova montre que les rapports d'amour et de sexe peuvent se concevoir autrement qu'en termes de pouvoir. Casanova est l'anti-DSK, l'anti-Iacub, car il est aussi l'anti-Séguéla. Si la notion de réussite ne lui est pas étrangère, il méprise l'argent avec une superbe insolence et s'éloigne des libertins «roués» comme un gourmet évite l'indigestion. Il s'efforce, cahin-caha, de faire son chemin en toute précarité - ou, pour le dire avec ses termes, en dialogue avec la Fortune. Là est son actualité. Par une étrange boucle de l'histoire, nous commençons à peine à aborder le continent moral qu'il a exploré. Comme le note Gérard Lahouati, Casanova offre aux réflexions de l'avenir «une nouvelle perception des Lumières, dans le sens d'un hédonisme débarrassé de tout système, de toute pesanteur militante, de tout idéal collectif, de toute illusion sur la morale et sur l'inépuisable crédulité humaine, [des] Lumières qui se caractérisent par la sacralisation de la jouissance plutôt que par le combat anticlérical, par la transgression plutôt que par la confrontation avec l'autorité.» «Si, annonce-t-il, le XXe siècle a pris Sade au sérieux, le XXIe siècle ne tenterait-il pas de s'inventer une nouvelle figure tutélaire : l'écrivain Casanova ?»

Un article de Philippe Sollers paru en 1993 à l'occasion de la sortie de l'édition Bouquins


Casanova d’un seul bloc

Les « Mémoires », ces « Mille et une nuits » d’Occident, racontent une performance alchimique dont chacun rêve mais que peu atteignent : faire de sa vie un roman
Le Monde des livres du 11 juin 1993 - Philippe Sollers

Enfin! Enfin une édition en un seul volume des Mémoires de Casanova, l`équivalent d’A la recherche du temps perdu, huit millions de signes, et quels signes! Enfin un seul bloc de féerie qui méritait d’être aménagé, soit, mais pas censuré! L’affaire est complexe, mais finalement assez simple. Casanova (mort en 1798) écrivait un français souvent maladroit. Le manuscrit se retrouve en Allemagne, il est d'abord traduit en allemand. Puis, en 1826, publication en «bon français››, mais avec atténuations, voi lages, additions intempestives. Le manuscrit original, lui, attend 1960 (!) pour être connu. D'où, maintenant, nécessité d'adopter un principe unique d'édition : lisibilité de la mise au point grammaticale, et intercalation entre crochets, dans le récit, des points de censure. Voilà qui est fait, et bien fait. Le résultat est proprement fabuleux.
Jean Laforgue, le professeur français qui a «mis en forme›› les Mémoires ou l'Histoire de ma vie, est un excellent exemple de goût scrupuleux et de refoulement laïque. C'est tout le dix-neuvième siècle qui s’exprime à travers lui et qui vient ainsi, fasciné, sérieux, s'allonger avec ferveur sur le divan de Casanova. Laforgue connaît bien sa langue, mais il ne faudrait pas que, en se dévoilant beaucoup grâce à un autre, elle en dise trop. Voici sa première intervention: «Quant aux femmes, j'ai toujours trouvé suave l'odeur de celles que j'ai aimées. ›› Casanova, pourtant, a écrit: «J'ai toujours trouvé que celle que j'aimais sentait bon, et plus sa transpiration était forte, plus elle me semblait suave. ›› Cette répression de la transpiration est tout un programme.
De même, pour la nourriture. Casanova ne cache pas ce qu’il appelle ses «gros goûts» : gibier, rougets, foie d'anguille, crabes, huîtres, fromages décomposés, le tout arrosé de champagne, de bourgogne, de graves. Laforgue préférera le (plus souvent parler de «soupers délicieux». Casanova se décrit-il en mouvement, pieds nus, la nuit, pour ne pas faire de bruit? Laforgue, immédiatement, prend froid, et met à son héros des «pantoufles légères ››.
Nous assistons ainsi, par petites touches, ou parfois par paragraphes entiers, à l’habillage supportable du corps qui hante les imaginations coupables et déprimées depuis la disparition du dix-huitième siècle. Le corps trop cru, trop présent, trop en relief, voilà le danger. L'aventure d’un corps singulier, non collectivisable, ses gestes, ses initiatives, ses postures déclenchent une inquiétude permanente (Baudelaire et Flaubert en ont su quel que chose, sans parler des péripéties souterraines du texte de Sade).
Certes, Laforgue est globalement honnête : il sait qu`il participe à un explosif littéraire (succès garanti), il aime son modèle, il l’admire. Mais il ne peut s’empêcher d'intervenir, et c’est cela qui est pour nous si passionnant. Car Laforgue est un bien-pensant toujours actuel. Le mot «jésuite ››, par exemple, le fait frémir, il en rajoute dans le sarcasme, là où Casanova se contente de l’ironie. Le souvenir de la monarchie est une blessure ouverte. Comment concilier le fait que Casanova est ouvertement hostile à la Terreur, et regrette, après tout, l’Ancien Régime, avec ses aventures subversives qui, donc, devraient aller dans le bon sens, celui de l’histoire?
On laissera passer l’apologie de Louis XV (« Louis XV avait la plus belle tête qu'il soit possible de voir, et il la portait avec autant de grâce que de majesté ››), mais on supprimera la diatribe contre le peuple français qui a massacré sa noblesse, ce peuple qui, comme l'a dit Voltaire, est «le plus abominable de tous» et qui ressemble à un « caméléon qui prend toutes les couleurs et est susceptible de tout ce qu'un chef peut lui faire faire en bon ou en rnauvais››. Les odeurs, la nourriture, les opinions politiques : cela se surveille. Si Casanova écrit « le bas peuple de Paris ››, on lui fera dire « le bon peuple ››.
Mais ce sont évidemment les précisions de désir sexuel qui sont les plus épineuses. A propos d'une femme qui vient de tomber, Laforgue écrit que Casanova «répare d'une main chaste le désordre que la chute avait occasionné à sa toilette››. Qu'en termes galants ces choses-là sont dites. Casanova, lui, est allé «baisser vite ses jupes qui avaient
étalé à ma vue toutes ses merveilles secrètes››. Pas de main chaste, on le voit, mais un prompt regard.
Laforgue «craint le mariage comme le feu››. Est-ce pour ne pas choquer Mme Laforgue qu’il ne reproduit pas la phrase de Casanova : «Je crains le mariage plus que la mort››? Plus abruptement, il ne faut pas montrer deux des principales héroïnes des Mémoires, M. M. et C. C. (les deux amies de l’une des périodes les plus heureuses de la vie de Casanova, dans son casino de Venise), dans une séquence comme celle-ci : «Elles commencèrent leurs travaux avec une fureur pareille à celle de deux tigresses qui paraissaient vouloir se dévorer» En tout cas, pas question d'imprimer ceci : «Nous nous sommes trouvés tous les trois du même sexe dans tous les trios que nous exécutâmes. ›› Après une orgie, il paraît naturel à Laforgue de faire ressentir à Casanova du «dégoût»
Rien de tel.

Un enchantement constant

Si Casanova écrit : «Sûr d'une pleine jouissance à la fin du jour, je me livrai à toute ma gaieté naturelle››, Laforgue corrige : «Sûr d'être heureux... ›› Une femme, pour Laforgue, ne saurait être représentée couchée sur le dos en train de se «manuéliser». Non : elle sera «dans l'acte de se faire illusion ››. Voilà, en effet, comment une main reste chaste. De même, on dira «onanisme›› là où Casanova emploie ce mot merveilleux :« manustupration ». On évitera des notations sur « le féroce viscère qui (…) donne des convulsions à celle-ci, fait devenir folle celle-là, fait devenir l’autre dévote ».
Casanova aime les femmes : il les décrit comme il les aime. Laforgue les respecte : c’est un féministe qui les craint. Pas question non plus que Casanova parle de taches suspectes sur sa culotte; on lui nettoie ça. En revanche, on le dotera, de temps en temps, de formules morales. La correction en arrive parfois au ravissement.
M. M. (« Cette femme religieuse, esprit fort, libertine et joueuse, admirable en tout ce qu’elle faisait››) envoie une
lettre d`amour à son Casanova. Version Laforgue : «Je lance mille baisers qui se perdent dans l’air. ››. Casanova (et c’est tellement plus beau) : «Je baise l'air, croyant que tu y es. ››. D’où vient, cependant, l’enchantement constant à lire, même dans la version Laforgue (même, ou plutôt grâce à, puisque c'est la meilleure version malgré tout), les Mémoires, ces Mille et Une Nuits d’0ccident? C`est qu’il s’agit simplement d'un des plus beaux romans de tous les temps, racontant une performance alchimique dont chacun rêve mais que peu atteignent : faire de sa vie un roman. Si les romans servent à imaginer les vies qu’on n`a pas eues, Casanova, lui, peut affirmer tranquillement : «Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie. ›› Et quelle matière!
«En me rappelant les plaisirs que j'ai eus, je les renouvelle, j'en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j'ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d'hôtel le rend a son maître avant de disparaître.›› (Notez que Casanova ne dit pas que le maître doit disparaître.) Il s'est organisé une fête de tous les instants, rien ne l’empêche, rien ne le contraint, ses maladies mêmes et ses fiascos l’intéressent ou l’amusent; et toujours, partout, à l’improviste, des femmes sont là pour rentrer dans son tourbillon magnétique.
Comme par hasard, ce sont souvent des sœurs, des amies, quand cela ne va pas jusqu’à la mère et la fille. «Je n'ai jamais pu concevoir comment un père pouvait aimer tendrement sa charmante fille sans avoir du moins une fois couché avec elle. Cette impuissance de conception m'a toujours convaincu, et me convainc encore avec plus de force aujourd'hui, que mon esprit et ma matière ne font qu'une seule substance. ›› Formidable déclaration d’inceste revendiqué (et d'ailleurs pratiqué et raconté, lors d’une nuit fameuse, à Naples). Il faut insister : «Les incestes, sujets éternels des tragédies grecques, au lieu de me faire pleurer, me font rire. ›› Voilà de quoi troubler ou scandaliser à jamais toutes les sociétés, quelles qu'elles soient.
Les aventures de Casanova, l'aimantation qu`elles dégagent, viennent sans doute de cette «substance» qui les constitue. A cause d'elle, et de la détestation de la mort qu’elle entraîne, les portes s`ouvrent, les ennemis disparaissent, les hasards heureux se multi plient, les évasions de prison sont possibles, les parties de jeu tournent bien, la folie est utilisée et vaincue, la raison (ou du moins une certaine raison supérieure) triomphe. L'histoire « magique» avec la marquise d’Urfé (qui attend de Casanova, super-sorcier, d'être transformée en homme) est une des plus ahurissantes jamais vécues. Charlatan, Casanova? Sans doute, quand il le faut, mais charlatan qui s’avoue, précisant chaque fois la vraie cause des crédulités (comme Freud, au fond, mais en plus comique).
Il rencontre des stars? Pas de problèmes. Voltaire ? On lui récite l'Arioste, on le fait pleurer. Rousseau ? Manque de charme, ne sait pas rire. Frédéric de Prusse? Saute d’un sujet à un autre, n’écoute pas les réponses qu’on lui fait. Catherine de Russie? On voyage avec elle. Le cardinal de Bernis? C'est un ami de débauche, à Venise. Le pape? Il vous donne la même décoration qu'à Mozart, en passant. A propos de pape, la métaphysique de
Casanova a encore de quoi surpren dre. Il commence ainsi ses Mémoires : «La doctrine des stoïciens et de toute autre secte sur la force du destin est une chimère de l'imagination qui tient à l'athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n'a jamais rien gâté. »
La Providence, dit-il encore, l'a toujours exaucé dans ses prières. «Le désespoir tue; la prière le fait disparaître et, quand l'homme a prié, il éprouve de la confiance et il agit» Casanova en train de prier: quel tableau! Étonnante profession de foi, en tout cas, pour l’homme qui jette en même temps à la face de ses semblables cette phrase destinée à être comprise par ceux qui «à force de demeurer dans le feu sont devenus salamandres» : « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. ››
Casanova est présent. C'est nous qui avons dérivé loin de lui et, de toute évidence, dans une impasse fatale. Un jour, à Paris, il est à l'Opéra, dans une loge voisine de celle de Mme de Pompadour. La bonne société s'amuse de son français approximatif, par exemple qu’il dise ne pas avoir froid chez lui parce que ses fenêtres sont bien «calfoutrées››. Il intrigue, on lui demande d`où il vient : «deVenise››. Madame de Pompadour: «De Venise? Vous venez vraiment de la-bas ?» Casanova: «Venise n'est pas là-bas, Madame, mais là-haut. ›› Cette réflexion insolente frappe les spectateurs. Le soir même, Paris est à lui.
Philippe Sollers
L’édition de 1960, née de l’association de l’éditeur originaire de Casanova, Brockhaus et de l’éditeur français Plon, dite «édition du manuscrit››, sera rééditée en novembre dans la collection « Bouquins ›› (Robert Laffont). Elle reprend la version intégrale et non réécrire du texte de Casanova.

Casanova la passion de la liberté

Un texte de Anne-Sophie Lambert (BNF) cliquer pour télécharger le document


Ceci n'est pas un viol par MAXIME TRIQUENAUX

Une lecture sans concession du texte de Casanova : cliquer pour télécharger le texte

Casanova – Histoire de ma vie – Épisode de la Dubois (texte communiqué par Hippolyte Chlorate)

manuscrit de Casanova
Première lecture : Casanova dominé et largué

Peu de femmes, dans les récits qu’a faits Casanova de sa vie, ont eu autant d’emprise sur lui que la Dubois.
L’épisode « Dubois » commence sans surprise : une jeune femme, belle et riante, se présente comme gouvernante, envoyée par le majordome de M. de Chavigni. En voyant cette belle jeune femme Casanova s’interroge : « J’imagine que c’est un tour que M. de Chavigni m’a joué. ». On verra que ce n’est pas impossible. On peut s’étonner en lisant les deux lignes qui présentent la Dubois qu’elle ne dise pas son prénom comme le font en général les femmes de chambre:
 « - Êtes-vous de la maison, Mademoiselle ?
- Le maître d’hôtel de Monseigneur l'ambassadeur m’a engagée à votre service en qualité de gouvernante. »

C’est un peu plus tard alors que Casanova s’étonne de l’abondance de sa garde-robe qu’elle s’annonce :
« Elle me dit qu'elle était lyonnaise, qu’elle était veuve, et qu’elle s’appelait Dubois. »
Tout au long de l’histoire elle restera la Dubois et le plus souvent « mon amie ou ma bonne ». Pas de prénom comme Elizabeth ou Françoise. Dubois sonne comme un nom d’agent secret.
Le titre de gouvernante n’est pas innocent : dans gouvernante il y a gouverner et l’avenir prouvera que ce sens prendra vite toute sa valeur.
Casanova, à son habitude, en un millième de seconde, a compris tout ce qu’il pourra obtenir de cette beauté :
« - La voilà. C’est le maître d’hôtel qui me l’a montrée ; mais c’est à vous à commander.
Elle était derrière l’alcôve où il y avait mon lit. J’y entre avec elle, et je vois des robes sur un sofa; un cabinet de toilette attenant avec tout l’attirail d’usage, jupes, bonnets, souliers, pantoufles, et une belle malle ouverte où je vois du linge en abondance. Je la regarde, je la considère dans son maintien sérieux, et j’approuve sa morgue; mais il me semble de devoir lui faire un rigoureux examen, car elle était trop intéressante et trop bien nippée pour n’être qu'une femme de chambre.
Je la laisse sans pouvoir décider ce qui arrivera, car plus je la regardais et lui parlais, plus je la trouvais intéressante. »
 Mais très vite il doit déchanter car la Dubois a bien compris à qui elle avait à faire :
- Vous ne seriez donc pas venue, si vous m'aviez connu auparavant ?
- Non certainement, car je ne trouverai plus de condition chez des femmes. Vous semble-t-il d’être fait pour avoir une gouvernante comme moi sans qu’on dise que vous me tenez pour autre chose ?

Et pour bien faire comprendre à Casanova qu’elle a compris ses projets :
« -  Je prévois, lui dis-je, que vous me servirez comme Milady Montaigu.
- Pas tout à fait; mais puisque vous n’aimez pas la tristesse, je dois vous demander une grâce.
-  Demandez, ma chère.
-  Je ne voudrais pas vous servir au bain.
- Que je meure si j`y ai seulement pensé. Ce serait scandaleux. Ce sera l’affaire de Leduc.
- Je vous prie donc de me pardonner, et j’ose vous demander une autre grâce.
- Dites-moi librement tout ce que vous désirez.
- Puis-je faire coucher avec moi une des filles du concierge ?
- Je vous jure en vérité que si j’y avais pensé un seul moment je vous en aurais priée. Est-elle dans votre chambre ? »

Et ce n’est pas tout : elle lit beaucoup mais pas de romans, parle anglais alors que Casanova n’en parle pas un mot. Chacun a donc défini ses positions et a bien compris celles de l’autre.
« Je me suis levé de table fort surpris de cette jeune femme qui avait tout l’air de parvenir à me prendre par mon faible. Elle raisonnait ; et dans ce premier dialogue elle m’avait déjà mis au sec. Jeune, belle, mise avec élégance, et de l’esprit, je ne pouvais pas deviner où elle me mènerait. Il me tardait de parler à M. Lebel qui m’avait procuré un pareil meuble. »
Dans les jours qui suivent cette rencontre Casanova va confier à la Dubois le rôle de maîtresse ou d’épouse,  qui tiendra parfaitement ce rôle en attirant la sympathie et même plus des personnes de qualité présentes aux dîners.
« Ma bonne fit les honneurs de la table jouant le rôle de maîtresse comme un ange, et la F., malgré sa morgue ne s’en est donné le moindre air. »
La prise définitive du pouvoir par la Dubois arrive à la suite de la nuit passée chez Mme F. par Casanova qui a cru passer la nuit avec son amoureuse appelée Mme tout au long de l’histoire.
Casanova découvre qu’il s’est trompé de femme et ne voit pas comment se sortir du traquenard que lui a tendu la F. C’est sa gouvernante qui prend les choses en main telle un général lançant une contre-attaque après une défaite cuisante. Elle transforme la déroute en victoire et assure sa domination sur Casanova. Il n’y aura que la Charpillon qui aura sur lui une telle influence mais dans un autre registre.

Deuxième lecture : chronique d’un départ programmé

Plus je lis et relis ces chapitres consacrés à la Dubois plus je soupçonne derrière le récit qu’en fait Casanova une machinerie diabolique pour le faire partir de Soleure. Aux chapitres précédents (quand Casanova se déguise en sommelier) on voit bien que Mme M et Mme F. sont amies et l’intérêt que Casanova porte à Mme M. doit sonner comme une alarme chez l’ambassadeur et M. de Chavigny (il n’y a que le mari qui ne voit rien). La première action de ces derniers est de mettre entre les bras de Casanova la belle Dubois en espérant que cette dernière lui fera abandonner Mme M. Mais la Dubois ignore tout du procédé et joue sa propre partition et sa résistance intelligente (elle ne médit pas sur madame M.) empêche Casanova de pousser son avantage. C’est alors que madame F. propose de jouer un sale tour à Casanova pour le mettre dans l’obligation de partir d’où sa demande d’hospitalité à Casanova. On ne peut pas imaginer que madame M. ne soit pas complice : elle n’est pas dans sa chambre lorsque la F. vient prendre sa place et l’explication de Casanova est peu claire. « Cinq minutes avant une heure je sors, et la nuit étant obscure, je fais à tâtons le tour de la moitié de la maison. Je veux ouvrir la porte de l’appartement où était mon ange ; mais je la trouve ouverte, et je ne me soucie pas d’en deviner la raison. J'ouvre la porte de la seconde antichambre, et je me sens saisi. La main qu’elle met sur ma bouche m'instruit que je dois m’abstenir de parler. Nous nous laissons tomber sur un grand canapé, et dans le moment je me trouve, au comble de mes vœux. »
Le traquenard fonctionne et Casanova est au bord du gouffre qu’on a placé devant lui. La Dubois qui s’est prise d’amitié pour Casanova et qui commence à tomber sous le charme utilise la vérole de Leduc pour monter un stratagème astucieux propre à sauver Casanova et cela fonctionne. Casanova comprend vite la précarité de sa situation (il n’a pas pu faire autrement que de raconter à madame M. ce qui s’est passé) et commence à préparer son départ de Soleure. Tout le monde est content, l’ambassadeur en premier. La Dubois comprend que son rôle est terminé et commence à préparer sa sortie de la scène. Elle cède à Casanova, tout content de l’emmener avec lui à Berne mais le travail n’est pas terminé. L’épisode de la Raton permet à la Dubois de faire comprendre à Casanova qu’il sera toujours un mari volage et que le mariage ferait d’elle une dupe. Et voilà que le majordome Lebel revient dans le tableau avec des promesses sonnantes et trébuchantes et un contrat de mariage à la Dubois. Le rideau tombe sur un non qui n’a jamais autant ressemblé à une gifle : « Cette bonne mère nous laissa en pleurant, et je suis resté avec ma bonne amie, raisonnant sur cette grande affaire. Ce fut elle qui eut le courage de me dire qu’il fallait dans l’instant écrire à Lebel de ne plus penser à elle, ou de venir d’abord la prendre.
- Si je lui écris de ne plus penser à toi, je dois t’épouser.
- Non.
Après avoir prononcé ce non, elle me laissa seul. Je n'ai eu besoin que d’y penser un quart d’heure pour écrire à Lebel une courte lettre dans laquelle je lui disais que la veuve Dubois, maîtresse d’elle-même, s’était décidée à lui donner sa main, et que je ne pouvais qu’y consentir et la féliciter sur son bonheur. Je le priais par conséquent de partir d’abord de Soleure pour la recevoir des mains de sa mère à ma présence. »


Troisième lecture : Dubois femme moderne
 
On peut faire de l’épisode Dubois une autre lecture en fixant son attention sur la femme se faisant appeler Dubois : son caractère, ses actions et sa manière de vivre avec Casanova car je me suis longtemps demandé pour quelles raisons l’aventure de Dubois m’avait autant intéressé. A lire et analyser le texte de Casanova j’ai fini par comprendre que la Dubois est la seule femme moderne de toutes les conquêtes de Casanova. Elle est libre, cultivée avec une sexualité assumée et d’une intelligence remarquable. Je recommande aux femmes d’aujourd’hui de tempérer leur jugement de Casanova. Que l’histoire de la Dubois soit réelle ou sortie de son cerveau elles doivent reconnaître que Casanova malgré sa libido échevelée n’a pas seulement vu les femmes à partir de ses besoins sexuels. Il a su en parler et à travers la Dubois et quelques autres les magnifier.
Extraits du texte ou la Dubois montre toute son intelligence :
 … cette envie fut la cause de mon étourderie; je suis partie d`abord, et me voilà.
- De quelle étourderie parlez-vous ?
- D’être venue chez vous sans vous connaître auparavant.
- Vous ne seriez donc pas venue, si vous m’aviez connu auparavant ?
- Non certainement, car je ne trouverai plus de condition chez des femmes. Vous semble-t-il d’être fait pour avoir une gouvernante comme moi sans qu'on dise que vous me tenez pour autre chose ?
- Je m’y attends, car vous êtes fort jolie, et je n'ai pas l'air d’un polype; mais je m’en moque.
- Je m’en moquerais aussi, si mon état me permettait de braver certains préjugés.
- C'est-à-dire, ma belle dame, que vous seriez bien aise de retourner à Lausanne.
- Pas actuellement, car cela vous ferait du tort. On pourrait croire que vous m’avez déplu par des procédés trop libres, et vous porteriez aussi sur moi peut-être un faux jugement.
- Que jugerais-je ? Je vous prie.
- Vous jugeriez que je veux vous en imposer.
- Cela pourrait être, car votre départ brusque et déraisonnable me piquerait au vif. Mais tout de même je suis fâché pour vous. Telle étant votre façon de penser vous ne pouvez ni rester volontiers avec moi, ni vous en aller. Vous devez cependant prendre un parti.
- Je l'ai déjà pris. Je reste, et je suis presque sûre que je ne m`en repentirai pas.
- Votre espoir me plaît ; mais il y a une difficulté.
- Aurez-vous la bonté de me la déclarer ?
- Je le dois, ma chère Dubois. Point de tristesse, et point de certains scrupules.
- Vous ne me trouverez jamais triste; mais expliquons-nous de grâce sur l’article des scrupules. Qu’entendez-vous par scrupules ?
- J’aime cela. Ce mot scrupule dans l'acception ordinaire signifie une malice superstitieuse qui croit vicieuse une action qui peut être innocente.
-Si l’action me laisse dans le doute, je ne me sens pas portée à en juger sinistrement. Mon devoir ne m'ordonne que de veiller sur moi.
- Vous avez beaucoup lu, je crois.
- Je ne fais que lire, même, car sans cela je m’ennuierais.
- Vous avez donc des livres ?
- Beaucoup. Entendez-vous l’anglais ?
- Pas un mot.
- J’en suis fâchée, car ils vous amuseraient.
- Je n’aime pas les romans.
- Ni moi non plus.
- J'aime bien cela.
- Par quoi, s’i1 vous plaît, m’avez-vous ainsi à la hâte jugée romanesque ?
- Voilà ce que j’aime aussi. Cette incartade me plaît, et je suis charmé de commencer moi-même à vous faire rire.
- Excusez, si je ris, car...
- Point de car. Riez à tort et à travers, et vous ne trouverez jamais un meilleur moyen de me gouverner. Je trouve que vous vous êtes donnée à moi à trop bon marché.
- Je dois encore rire, car il ne tient qu’à vous d'augmenter mes appointements.

La Dubois a toujours le dernier mot et Casanova est un écrivain dont on n’a pas fini d’admirer la modernité et le talent.

EPILOGUE

Le plus simple est de laisser parler Casanova :
… mais une lettre reçue par un exprès, me força à partir tout de suite pour Lausanne ; mon ancienne gouvernante, Mme Lebel, que j'aime encore, m'invitait à souper avec elle et son mari. Elle m’écrivait qu’elle avait engagé son époux à la mener à Lausanne aussitôt que ma lettre lui avait été remise; elle ajoutait qu’elle était persuadée que je quitterais tout pour lui procurer le plaisir de me voir. Elle me marquait l’heure où elle arriverait chez sa mère. Mme Lebel est une des dix ou douze femmes que j’ai le plus tendrement aimées dans mon heureuse jeunesse. Elle avait tout ce qu'on peut désirer pour être heureux en ménage si mon sort avait été de connaître cette félicité. Mais avec mon caractère, peut-être ai-je
bien fait de ne point m’attacher irrévocablement, quoique à mon âge, mon indépendance soit une sorte d’esclavage. Si je m’étais marié avec une femme assez habile pour me diriger, pour me soumettre, sans que j’eusse pu m`apercevoir de ma sujétion, j’aurais soigné ma fortune, j’aurais eu des enfants, et je ne serais pas comme je le suis, seul au monde et n’ayant rien.
Mais laissons les digressions sur un passé impossible à rappeler, et puisque je suis heureux par mes souvenirs, je serais fou de me créer d’inutiles regrets
Ayant calculé qu’en partant tout de suite, je pourrais arriver à Lausanne une heure avant ma chère Dubois, je n’hésitai pas à lui donner cette preuve de mon estime. Je dois dire ici à mes lecteurs que, bien que j’aimasse cette femme, occupé que j’étais alors d’une autre passion, aucun espoir de volupté ne se mêlait à mon empressement.
Mon estime pour elle m’aurait suffi pour tenir mon amour en bride, mais j’estimais aussi Lebel, et je ne me serais jamais exposé à troubler le bonheur de ces deux amis.
J’écrivis à la hâte un billet au syndic en lui disant qu’une affaire importante et imprévue m’obligeait à partir pour Lausanne, mais que le surlendemain j’aurais le plaisir de souper avec lui à Genève chez les trois amies.
A cinq heures je descendis chez la mère Dubois, mourant de faim. La surprise de cette bonne femme en me voyant fut extrême, car elle ne savait pas que sa fille dût venir la voir. Sans beaucoup de compliments je lui donnai deux louis pour qu’elle nous procurât un souper tel qu’il m’était nécessaire.
A sept heures, Mme Lebel arriva avec son mari et un enfant de dix-huit mois que je n’eus pas de peine à reconnaître pour le mien, sans que sa mère me le dît. Notre entrevue fut toute de bonheur.
Pendant dix heures que nous passâmes à table, nous nageâmes dans la joie.
A la pointe du jour, elle repartit pour Soleure où Lebel avait affaire. M. de Chavigni me fit faire mille compliments. Lebel m’assura que l'ambassadeur avait mille bontés pour sa femme, et me remercia du présent que je lui avais fait en la lui cédant. Je pouvais m’assurer par moi-même qu’il était heureux et qu’il faisait le bonheur de son épouse.
Ma chère gouvernante me parla de mon fils. Elle me dit que personne ne soupçonnait la vérité, mais qu’elle savait à quoi s'en tenir, ainsi que Lebel, qui avait religieusement observé la convention de ne consommer leur mariage qu'à l'expiration des deux mois convenus.
- Ce secret, dit Lebel, ne sera jamais connu, et votre fils sera mon héritier seul ou en partage avec mes enfants si j'en ai, ce dont je doute.
- Mon ami, lui dit sa femme, il y a bien quelqu'un qui se doute de la vérité, surtout à mesure que l'enfant se développe; mais nous n’avons rien à craindre de ce côté-là; la personne est payée pour garder le secret.
- Et qui est donc cette personne, lui dis-je, ma chère Lebel ?
- C'est madame de... qui ne vous a pas oublié; car elle parle souvent de vous.
- Voulez-vous, ma chère, vous charger de mes compliments pour elle ?
- Oh ! bien volontiers, mon ami, et je suis sûre de lui faire grand plaisir.
Lebel me montra ma bague et je lui fis voir son anneau, en lui donnant pour mon fils une superbe montre avec mon portrait.
- Vous la lui donnerez, mes amis, leur dis-je, quand vous le jugerez à propos.
Nous retrouverons cet enfant à Fontainebleau dans vingt-un ans.
Je passai plus de trois heures à leur conter en détail tout ce qui m'était arrivé depuis vingt-sept mois que nous ne nous étions vus.
Quant à leur histoire, elle ne fut pas longue; leur vie avait cette uniformité qui convient au bonheur paisible.
Mme Lebel était toujours belle; je ne la trouvai point changée; mais moi je l’étais. Elle me trouva moins frais et moins gai que lors de notre séparation; elle avait raison, la fatale Renaud m’avait flétri et la fausse Lascaris m’avait causé beaucoup de chagrin.
Après les plus tendres embrassements, ces deux époux partirent pour Soleure et moi je retournai dîner à Genève; mais ayant grand besoin de repos, loin de me rendre au souper du syndic et de ses amies, je lui écrivis que me trouvant indisposé, je n’aurais le plaisir de les voir que le lendemain, et je me couchai.